Faisons fi de toute fausse modestie : j’ai beaucoup de qualités. Je ne vais pas en faire une liste exhaustive, je vous laisse la joie de les découvrir au fur et à mesure, mais sachez qu’on y trouve en bonne place l’honnêteté. Je ne sais pas si ça fait partie des 7 vertus capitales, mais en tout cas moi j’en suis fier tout plein.
Parfaitement.
Ceci étant, c’est vrai (je ne mens jamais, c’est aussi sur la liste). Je ne fais jamais de ‘transactions non officielles’, par exemple. Et pourtant, avec l’occasion, c’est pas l’occasion qui manque (j’ai aussi beaucoup d’humour, je suis super fort en jeux de mots). Mais non, je fais une pièce comptable à chaque fois et code les livres en fonction. C’est monsieur TVA qui est content chaque trimestre, et ça occupe mon apprentie et les stagiaires éventuels.
Bon, j’ai déjà parlé de mon honnêteté intellectuelle, donc on va pas revenir dessus, mais vraiment, évitez le dernier Asterix (des fois que…), et remplacez-le dans votre caddie par Rebetiko, de Prudhomme. Certes, c’est pas tout à fait la même chose, ils ne dansent pas de la même manière autour d’un banquet de sangliers, mais le plaisir de lecture est autrement plus intense avec ce dernier. Fin de la parenthèse.
Il arrive de temps à autres qu’un client étourdi ne se rende pas compte que deux billets sont collés l’un à l’autre et que donc, par exemple, au lieu de me donner 10€, je me retrouve avec 20. Plutôt que de jouer les fourbes crochus et lui faire croire plus tard que non non, j’ai pas vu de billet par terre, il a dû tomber dans les égouts quelque part, ça pardonne pas ça les égouts, surtout quand il pleut, tiens d’ailleurs ça me rappelle la scène avec le clown dans Ca, justement, mais je te raconterai une autre fois, je sens que c’est pas ta priorité, plutôt que de prendre le billet discrètement, donc, je le lui rends. Grand seigneur. Bon je me renseigne avant pour être sûr qu’il ne s’agit pas d’un pourboire (on ne sait jamais), mais dans l’ensemble je ne rechigne pas à me séparer de ce trésor inopiné. D’ailleurs, de temps à autres j’ai des clients qui, grands seigneurs eux aussi, veulent me donner la pièce et me disent ‘gardez la monnaie’ (généralement quelques centimes), comme si je venais de leur couper les cheveux ou de leur servir un pastis. Je leur explique qu’un centime c’est un centime et que je tiens à ce que ma caisse soit bonne ce soir, sinon c’est le bordel et mon comptable n’est pas content et qu’accessoirement je ne suis pas un scout, j’emballe les livres gratuitement, je ne reverse rien à la croix rouge (comme quoi, je n’ai pas que des qualités). Suffit de voir la qualité du travail, il serait malvenu de demander une quelconque rémunération pour ça (honnêtement, j’ai honte de mes paquets cadeau, même si je me suis grandement amélioré, j’ai pris des cours, j’ai même appris le mot bolduc, c’est dire).
Et non content d’être honnête, je suis aussi généreux. Je me demande même s’il ne s’agit pas d’une surcompensation, je sais pas, c’est troublant, on met le doigt sur quelque chose là (‘that’s what she said’). Et donc dès que l’occasion se présente, je fais des cadeaux, et comme je n’aime pas forcément me mettre en avant, je ne vais pas dire haut et fort que regardez monsieur, regardez madame, je vais, sous vos yeux ébahis, mettre un livre offert dans votre sac. Eh oui, parfaitement. Oh, pas la peine de me remercier, c’est normal, c’est dans ma nature, parlez-en autour de vous et n’hésitez pas à revenir. Je le fais donc discrètement, souriant intérieurement à l’idée qu’ils ouvriront leur sac chez eux et que ce sera un peu Noël avant l’heure, qu’ils s’exclameront, les yeux humides, que quand même, quel chouette libraire, quel chouette homme même, la bonté à l’état pur, vite chérie, appelons ta mère pour lui en parler, elle n’en reviendra pas, tant de beauté dans ce monde, j’en suis bouleversé, t’as le numéro de la Croix Rouge ?
Je fais donc le coup avec ce client, qui m’a l’air ma foi plutôt sympathique, et j’ajoute une Bd qui faisait partie d’un lot laissé gratuitement par un autre client (prenez, ça me débarrassera, qu’il m’a dit), toujours avec ce ricanement auto satisfait qui me va si bien.
Il sort, visiblement satisfait (je le reconnais à l’au revoir sincère et enjoué) puis revient quelques instants plus tard :
- Pardon monsieur, mais vous avez fait erreur, vous m’avez mis un livre en plus, je suis venu vous le rapporter
Non content d’être honnête, en plus je suis contagieux. Comme quoi, indépendamment des prix littéraires et de celui du gaz, on peut avoir foi en l’humanité.
Bon j’ai lu quoi moi ces derniers temps ?
Y’a eu les dépossédés, de Le Guin, qui a encore et toujours des bonnes idées bien traitées et profondes et tout et tout (j’ai préféré La main gauche de la nuit quand même), puis La vengeance du traducteur, de Matthieussent, qui est vraiment un excellent roman, mais un poil ardu et très référencé. Et aujourd’hui j’ai lu Seul le Silence, d’Ellory, qui est super trop bien pour peu qu’on aime les ambiances bien sombres des bas fonds sombres de l’âme humaine sombre.