Eh oui, il fallait y penser. Certes, l’autre solution consiste à manger au restau, laisser les pros faire le boulot, mais c’est bien mal connaître les réalités économiques du libraire. Il faudrait que j’en parle un jour, d’ailleurs, des salaires dans la profession. Tout un poème.
Après, ça ne se fait pas comme ça en deux minutes, de se faire inviter chez des gens qui ne me connaissent pas bien, qui savent juste que je vends des livres, que je sens bon les embruns et la loutre humide et que visiblement mon truc c’est pas trop les guerrières aux gros seins entourées d’elfes à lunettes. Ça fait un peu maigre pour me laisser croiser le chemin de l’argenterie de grand-mère. Du coup, je les travaille au corps. Je lance de subtiles allusions au fil des mois :
‘C’est sympa la saison des BBQ, non ? oui hein ? voilà voilà’
‘Si ça continue, on va bientôt plus pouvoir manger dehors. L’été indien c’est vraiment l’arnaque. Ça doit être sympa de manger dehors. Non ? oui hein ?’
‘Ah, l’odeur de la dinde. J’en ai pas mangé depuis que ma mère a décrété que les bigorneaux c’est meilleur pour la santé. Oui c’est un peu n’importe quoi. Mais ça doit être sympa de manger une dinde. Oui hein ?’
‘Bon et sinon vous faites quoi ce soir ?’
Bref, je balance de l’image subliminale régulièrement, et de temps en temps, ça marche.
Celui sur lequel ça a marché immédiatement c’est un client (que j’aime) qui vient tous les jours. Tous les matins. Et ce depuis le début. Forcément, ça crée des liens. D’ailleurs, un peu comme avec les enfants quand on impose un couvre-feu et qu’ils ne sont toujours pas rentrés, s’il n’est pas là avant 12h30, je m’inquiète, je suis pas tranquille. Il le sait pourtant qu’il doit me prévenir s’il a des rendez-vous ou des imprévus. Et c’est pas parce qu’il a 60 ans qu’il doit pas se plier aux règles de la maisonnée. D’ailleurs, c’est encore mieux, non seulement il m’invite régulièrement à déjeuner chez lui (de l’excellent pâté de Dordogne, de la salade et du jambon, accompagné d’un gâteau de riz, généralement), mais en plus il m’amène de quoi me faire des mets succulents (de la salade, des noix et du pâté, généralement). Non vraiment, j’ai bien joué le coup.
Je sais que certains lecteurs sont perdus, vous ne comprenez pas pourquoi moi, le libraire asocial, je préfèrerais manger accompagné de clients, forcé de leur faire la conversation, dissertant sur les nouveautés à venir entre deux bouchées de poule au pot, pourquoi diable je préfèrerais ça plutôt que d’être tranquillement autour de ma table à manger un paquet de chips, les pieds sur la table et la main dans le jogging façon Al Bundy. Eh bien ma foi, la raison en est très simple : parfois, j’aime bien. Oui je sais. Ça fait toujours un choc. Une petite sortie mondaine de ci de là n’est pas pour me déplaire. Par contre, mes hôtes sont évidemment triés sur le volet. Ils se comptent sur les doigts d’une main gauche d’un pingouin manchot.
Et ce soir, ça a enfin marché. Après des années de travail au corps, un couple de clients (que j’aime) m’a invité pour l’apéro. Carrément. Ça sent le Ricard jusque dans l’cœur des tomates cerise, ça va être chouette. Maintenant il faut juste que je fasse bonne figure, que je me tienne bien, que je ne regarde pas le chat de travers et que je m’arrange pour qu’ils me proposent un BBQ la prochaine fois.
J’apporterai les Marshmallows.
J’ai lu rapidement Intermezzo (Giraudoux) et là je me plonge avec délectation dans La route du retour (Harrison)