Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans
ce milieu merveilleux. Ou alors
c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça.
Tout de crâne rasé et de tatouages vêtu, il se dirige droit vers la tête de gondole,
visiblement attiré par quelque chose de précis.
En tout cas, je ne l’ai jamais vu par ici, il a comme qui dirait un physique qui ne
passe pas inaperçu, je m’en serais souvenu (j’ai tendance à vachement bien me souvenir des gens qui sont tatoués sur le crâne, je me demande si c’est de la curiosité malsaine ou de
l’intolérance…). C’est ça aussi le métier de libraire : se souvenir des crânes et des possesseurs de cartes Visa Infinite (bonjour, vous prendrez bien un cognac avec votre
café ?).
Et donc il prend la Bd ‘Il était une fois en France’, le tome 2, la pose sur le
comptoir et me demande si j’en ai d’autres dans le même genre.
« Dans le genre saga historique, vous voulez
dire ? »
Il tapote la couverture avec son index, pile à l’endroit où se trouve la croix
gammée
Ah
Bien bien
« Je cherche tout ce qui représente cette croix, vous en auriez
d’autres ? »
Ma mère et Jesus m’ont appris à ne pas juger quelqu’un en à peine 2 minutes, et
après tout, je ne savais pas s’il me le demandait par fascination malsaine pour le IIIème Reich, ou par intérêt graphique. Je décide donc de tester un peu, car Jesus m’a aussi appris que c’est
pas poli de demander à quelqu’un dès le premier jour si c’est un neo-nazi.
Je lui montre donc la couverture de Maus. S’il me répond j’en veux pas de cette Bd
sur les juifs pas du tout objective, alors j’aurai ma réponse. Sauf qu’il me dit simplement que non, ça ne va pas trop, il cherche surtout des représentations graphiques du svastika. Retour à la
case départ.
Je me jette à l’eau et lui demande, si c’est pas trop indiscret, et d’une voix
neutre et souriante (je ne juge pas, Jesus me regarde) pourquoi il en a besoin, et il me répond que c’est pour une expo, mais qu’il n’a pas le droit de m’en dire plus.
Il repart avec un tome de Sir Arthur Benton, et moi à vrai dire je suis tout
tourneboulé. C’est bien la première fois que je ne suis pas tout heureux d’avoir trouvé une Bd qui correspondait parfaitement à la demande du client. Et je sais toujours pas si j’ai bien
fait…
Bon, en vrai je réponds pas au téléphone comme ça. Mais j’ai un collègue (qui est
beau, fin et racé comme un lion des savanes grecques) qui le fait ainsi, et je trouve ça cool (oui, parfaitement, cool). Et comme toute personne faible comme une moule à gland, eh bien j’aspire à
faire comme les plus forts.
Non, moi, en vrai, quand je réponds au téléphone, je prends ma voix suave de mec qui
a une voix suave, j’annonce le nom de ma librairie suivi d’un « bonjour » plutôt sobre et classique. Ne pas effrayer le client potentiel dès les premiers mots.
Et puis bon, tu parles de clients potentiels, généralement ce sont soit des
marketeurs directs (sic, je sais) qui savent pertinemment que je ne veux pas d’un rendez vous pour parler d’opportunités de placements (vu ce que j’ai à placer…) mais qui sont quand même payés
pour ça, soit des gens qui me demandent si j’aurais pas Autant en emporte le vent en cassette vidéo (je ne crois pas, laissez-moi vérifier).
« Bonjour monsieur »
C’est l’avantage de prendre une voix suave, on reconnaît de suite mon côté mâle.
Quand j’étais enfant, j’avais les cheveux longs et soyeux et un visage d’ange immaculé. Donc forcément, les gens jaloux se vengeaient en me confondant avec une fille. A part la barbe permanente,
j’en ai pas gardé particulièrement de séquelles. Par contre, je hais l’humanité.
« Est-ce que vous auriez le carnet de croquis de Warren
Deems ? »
Ah
Bon
En tant que professionnel qui tente de se respecter le matin devant sa glace face à
lui-même, j’ai tendance à ne pas aimer être collé. Sauf qu’en fait, je n’ai aucune idée de qui est ce Warren Deems et encore moins de quel carnet de croquis il est
responsable.
« heu vous l’écrivez comment ? » me décidé-je à demander, mort de
honte, songeant à ma reconversion (finalement, le marketing direct, c’est pas si mal, y’a aussi contact avec les clients, et les fauteuils sont sûrement confortables, j’en ai marre moi d’être
debout toute la journée).
« War
en
deems »
Et là ce fut le déclic. J’étais tellement soulagé d’avoir la réponse que je n’ai
même pas songé à me moquer de son accent, ou plutôt de sa tentative d’accent (j’ai toujours trouvé moins crétin de dire Speedairman que Spaïderman (ne surtout pas prononcer le
« r »)).
« Ah, vous voulez dire le War and Dreams chez Point image ? Oui c’est bon,
il m’en reste un »
Tout va bien, je peux passer une journée de plus en me regardant en face sans
miroir. En attendant demain…
Boulet #7 (en fait j’espère secrètement que les gens qui chercheront le blog de
Boulet tomberont sur le mien, et qu’ainsi je serai enfin le maître des blogs Bd sans Bds), Boulet #7, donc, ne sait jamais ce qu’il veut.
Il sait qu’il a 20€ d’argent de poche par mois, qu’il doit économiser un peu pour
acheter un cadeau à sa sœur pour Noël et que sa boîte de tirlibibis est bientôt vide. Et que par conséquent il peut s’acheter 2 ou 3 mangas. On établit donc un plan d’action à l’avance, histoire
d’être bien préparés :
« Y’a quoi comme sorties dans ce que je fais, ce
mois-ci ? »
« T’as pas Internet ? »
« Si, mais je préfère quand c’est toi qui me dis »
Dans ces cas là j’ai un peu l’impression d’être la mère à qui la fille demande de
lire une histoire, et qui veut surtout pas du père pour cette tâche, parce que oui, c’est mieux quand c’est maman qui raconte (les mômes, rien que des ingrats).
Ceci dit, l’histoire en question c’est un planning Manga-News, donc je ne peux
m’empêcher de me dire que c’est mignon, certes, mais qu’il se fout un peu de moi. Pas grave, j’ai l’habitude.
Une fois le planning établi, la liste dressée, le plan d’action en place, il revient
avec ses sous durement gagnés (j’imagine qu’il met son assiette dans le lave-vaisselle après dîner pour les mériter). Et là, je me dis que si les généraux de l’armée Napoléonienne avaient été
plus comme lui, soit cette dernière aurait été anéantie en deux jours (et nombre de Bds n’auraient pas existé), soit au contraire elle serait toujours en poste à attendre les ordres, et le monde
ne serait qu’un champ de coton en poudre avec du pollen partout et des gens qui éternuent en se tenant par la main. Toujours est-il qu’il n’arrive jamais à se décider en moins de 15 minutes (ou 3
minutes si je lui force un peu la main en lui rappelant que y’a du monde derrière qui attend pour faire la guerre, on ne change pas l’Histoire aussi facilement). Il pèse le pour, le contre, le ni
pour ni conte, le peut-être, et la balance reste à l’équilibre, ce qui n’est pas pratique pour que justice soit rendue.
« Finalement je vais faire comme on a dit au départ, je vais prendre le Young
GTO »
Voilà, faisons comme prévu, l’ennemi n’aime pas les surprises.
Ça n’aura échappé à personne, moi y compris : cette semaine, je suis dans
Télérama. Eh oui. Bon, c’est moins important pour ma grand-mère que s’ils publiaient mes recettes de cuisine dans Femme Actuelle ou mes romans photos dans Nous Deux, mais par contre en termes de
visites (de qualité) c’est plutôt pas mal.
Je ne suis pas ici pour m’auto congratuler, surtout que pour le coup je n’y suis
pour rien, aussi mérité par ailleurs soit-ce, mais plutôt pour me poser la question essentielle qui suit : ai-je des lecteurs qui me demandent des Bds dont ils ont entendu parler sur
Internet et autres médias ?
Tenez-vous bien : bof
J’ai bien un prof de lycée qui me prend tout ce que chronique Télérama (après
validation de ma part, mais comme généralement je suis d’accord avec eux, ça évite les empoignades et négociations. D’ailleurs je sais pas trop s’il va prendre Minik cette semaine,
puisqu’il a déjà acheté Groenland Manhattan. Ça va être tendu.), mais à part ça, j’ai rarement des clients qui viennent avec une coupure de journal, la plaquent sur le comptoir et disent
JE VEUX CA ! Ça arrive un peu au moment d’Angoulême (seul moment de l’année où on parle Bd dans les médias en dehors de la sortie de Titeuf, et bientôt du nouveau Lucky
Luke). D’ailleurs j’avais mis un coup de cœur sur La où vont nos pères et je l’ai laissée pendant des mois en présentation, et il a suffit du prix à Angoulême pour que j’en vende 3
fois plus. Je fais pas le poids…
Après, j’ai bien conscience que la pub est insidieuse, et que le critère qui définit
le choix final peut très bien être lié à un coup de cœur vu quelque part, ou à un entrefilet dans le 20 minutes de l’autre jour. Mais bon, ils peuvent faire tous les efforts de communication du
monde sur un titre médiocre, il décollera pas pour autant (on le voit beaucoup avec les mangas et sur Asterix aux Jeux Olympiques).
Ah quoique si, il y a eu un cas cette année. Ils ont parlé des Filles
perdues, d’Alan Moore (génie de son état) dans le Grand journal, sur Canal Plus. Je me faisais donc un plaisir de montrer cet ouvrage ouvertement pornographique aux clients qui tentaient de
masquer vaguement (ou non, d’ailleurs) leur gêne.
« oui tout à fait, elle caresse le sexe d’un cheval,
oui »
« ah heu ça ce sont les frères de Wendy qui se masturbent mutuellement pendant
que Peter Pan s’occupe d’elle »
Par contre, je ne sais pas si c’est le pouvoir de la Télévision, ou celui de la
curiosité pornographique qui en est la raison.
« mwé... Vous êtes étrange quand même... "boulets" est relativement insultant, votre ton et la façon dont vous parler de vos clients au dela de la limite
du supportable... Vos clients, ce sont eux qui vous font vivre, même s'ils ne lisent que des mangas alors que vous voudriez parler de Stendhal ou d'un quelconque obscur auteur ouzbek qui
s'interroge sur l'evanescence de sa vie d'ouzbek en regardant son frère tomber amoureux d'un mouton kazakh, amour impossible... ce sont EUX, et uniquement EUX qui vous font vivre... Dans des
conditions pareilles, et vu à quel point vous semblez haïr ce que vous vendez, je ne puis vous souhaiter qu'une chose : la faillite, que vous soyez vite vite remplacer par un autre libraire avec
un peu plus d'esprit de combativité, et beaucoup plus de respect pour ses clients... Enfin, ce qui me rassure, c'est que comme 99% des libraires, vous devez avoir la carrure d'une moule
anorexique, la répartie d'un gland... pour le courage, on sait que vous n'en avez pas, vu que vous désirez rester anonyme (et je vous comprend, les personnes insultées dans vos messages
risqueraient de venir vous faire réitérer vos propos de vive voix, nonobstant quelques tartes dans la gueule si besoin est, donc je conçois...). Allez, si vous préférez continuer votre petit
délire (bien franchouillard somme toute, vous feriez une bien belle attraction pour touriste en manque de "beret baguette raleur" ), je vous conseille un truc pour éviter d'être enquiquiné :
apposez une affiche "interdit aux amateurs de mangas" ou alors obligez les à une vexation publique en entrant dans votre sanctu... boutique pardon. Les exemples historiques ne manquent pas s'il
vous faut de l'inspiration, je vous laisse chercher du coté de l'allemagne entre 1933 et 1945 par exemple... Allez, encore quelques petits efforts, et vous pourrez peut être grandir un jour, et
comprendre qu'on ne fait pas tourner une boutique ac des idéaux foireux, mais avec un minimum d'esprit commerçant... Et pas que par rapport aux choses qui nous intéressent en propre... J'ai
l'impression de pisser dans un violon, mais ca fait un peu débat contradictoire, j'préfére cette franchouillardise là somme-toute... »
Bien.
Alors au début, j’allais répondre par mail, gérer ça comme un grand, m’expliquer sur
deux ou trois points, être poli etc. Et puis finalement je me dis que c’est une bonne occasion de répondre à quelques autres insultes que j’ai pu récolter de ci de là par des gens tellement
égocentriques qu’ils en oublient que leur prisme à eux peut parfois être un peu déréglé, et leurs fantasmes un poil exagérés.
J’ajoute en guise d’introduction que je ne le fais pas sur la place publique dans un
but de vexation et de montrage du doigt avec goudrons et plumes, mais uniquement parce que ça m’inspire, et qu’en plus c’était un commentaire, et non un message codé ou un
mail.
Je trouve tout d’abord (très) relativement amusant de faire allusion à cette période
de l’histoire (très joli point Godwin par ailleurs), et dans le même temps mettre toute une corporation dans le même panier à crabes.
Si je résume, nous sommes tous des intellectuels élitistes (ça va faire plaisir à
mes confrères libraires Bd, ça, c’est pas comme si ça leur arrivait souvent qu’on les traite d’intellectuels ouzbeks), qui n’avons jamais fait de sport tant nous étions occupés à nous cacher chez
nous pour lire des livres et ne surtout pas avoir d’amis, et en plus notre seule répartie serait soit de crier « non non pas la tête, pas la tête ! » devant les plus forts qui
veulent nous taper (parce que, forcément, nous sommes des souffre-douleur) , soit « miroir magique » devant les plus faibles (parce qu’on a la répartie, je cite, d’un
gland).
Ceci étant, j’imagine que ce commentaire a été rédigé après lecture d’un ou deux
billets (parmi les premiers) et que ça a suffit à m’épingler, me cerner, me mettre dans une catégorie bien précise de Français râleurs (moi qui ne suis qu’à moitié Français pure souche, quand
même, c’est être mal renseigné), de libraire aigri qui ouvre son magasin à reculons en priant les dieux de la littérature de qualité pour qu’aucun acheteur de manga ne traverse le pallier
aujourd’hui. C’est un peu réducteur, non ? Enfin je veux dire, vous pensez vraiment que je déteste mes clients et ce que je vends, que je ne le fais que pour gagner un fric monstrueux et
pouvoir acheter du mou à mon chat, le seul être capable de m’aimer sur cette terre tellement j’ai les doigts crochus ? Vous pensez aussi que ces mêmes clients reviennent par masochisme alors
qu’ils ont le choix d’autres enseignes autour de moi ? Par ailleurs, et c’est pas pour caresser mes lecteurs dans le sens du poil soyeux et beau, mais je doute que ça les passionnerait de
lire chaque jour un type qui se plaint. Certes, les gens aiment se plaindre, c’est comme ça, mais c’est pas pour autant qu’ils aiment écouter les autres le faire.
Pour ce qui est de l’anonymat, ce n’est pas du tout pour ne pas me prendre des coups
de sacs Eastpack, mais plutôt parce que je ne parle pas de la vie du libraire X de la librairie Y. Je représente plutôt une sorte d’entité. Et de toute façon, comme je l’ai déjà dit, je suis une
vraie quiche en anonymat, nombreux sont ceux et celles qui savent où me trouver pour venir cracher dans mon Yop.
Je n’écris pas tout ça pour me justifier, mais plutôt pour répondre aux quelques uns
qui prennent la peine de venir baver dans les commentaires des a priori confits dans leur certitude crasse, ce que eux-mêmes semblent me reprocher. C’est tout à fait louable de vouloir jouer les
Zorro du net, mais parfois il vaut mieux avoir au moins lu un minimum de ce que j’ai à proposer avant de se lancer et d’effectivement pisser dans un violon sans fond.
J’ai brisé les rêves et percé le nuage d’un petit jeune, l’autre jour. Et en ce
dimanche d’Octobre, je dois reconnaître que ça me travaille, et je viens exorciser ces pensées négatives et écrire à quel point je me sens mal ici même. Après tout, c’est à ça que sert un journal
intime : j’écris, me lamente, raconte ma vie, et lui ne répond pas, il se contente d’encaisser et d’écouter. C’est son côté casque bleu.
Bon en vrai je m’en fiche un peu, mais mes conseillers en communication m’ont dit
qu’il serait joyeux que je passe un peu plus pour un mec doux, sobre et délicat, capable d’empathie pour mes congénères. Et comme dans le même temps je me dis que je m’aime tel que je suis (ça
m’aide à m’accepter au quotidien), je vais plutôt me ranger du côté de mon avis, c’est plus pratique.
Oui, donc.
Elle m’explique qu’elle est conseillère d’orientation, et que le jeune homme ici
présent voudrait savoir s’il existe des auteurs Français de mangas et si à mon avis il serait judicieux qu’il arrête ses études pour se lancer dans l’aventure.
Ouhla.
Pfiou.
Quelle responsabilité.
Me suis contenté des banalités d’usage, que le monde de l’édition est impitoyable,
qu’il faut de la chance, certes, mais énormément de travail, qu’il faut se méfier des effets de mode, qu’il faut énormément de travail, qu’il faut avoir un projet bien précis en tête, qu’il faut
énormément de travail, et que, conclusion brillante, il est très difficile d’en vivre, à moins de faire des travaux d’illustration à côté ou d’avoir un boulot alimentaire. Les yeux de la
conseillère se sont illuminés, ceux du jeune homme se sont baissés et moi j’ai dit ‘voilà voilà’.
J’aurais aussi pu lui dire que sinon, il peut toujours lancer son blog, laisser des
commentaires partout, attendre que les gens clickent et commentent, en n’oubliant pas de faire comme tout le monde graphiquement de peur de pas rentrer dans le moule et que ça plaise
pas.
Et si je le vis très bien, la conscience tranquille et le sommeil imperturbable,
c’est simplement que s’il est vraiment doué, il s’en sortira très bien. Sinon, il lui restera toujours le plaisir de dessiner « des histoires de Naruto et Bleach à la Française » (ses
mots à lui, pas les miens)
Les premiers samedis du mois sont toujours particuliers, non pour des raisons
bassement pornophiles, mais plutôt parce qu’un nouveau budget loisir est crédité dans les foyers salariés, et qu’il faut vite vite le dépenser avant que les aléas de la vie (ou son conjoint/sa
douce et tendre) décident de l’allouer à un autre poste beaucoup moins sexy ou vital (la nourriture, par exemple).
Cette longue phrase interminable pour dire : aujourd’hui y’a eu plein de monde.
Les impôts sont payés, la récession n’est qu’une vague rumeur pour faire peur au peuple, l’assurance de la voiture c’est pour le mois prochain, Noël on a encore le temps (et puis la récession
sera une bonne excuse pour pas faire de cadeaux à sa grande tante (qui ne lit pas de Bds, donc aucune importance pour moi)), du coup on prend la voiture, en route les enfants, on va aller voir
tonton Libraire (« ouaiiiis ! » répondent en cœur les enfants et le libraire).
Je n’ai globalement pas arrêté de la journée, j’ai conseillé, déconseillé, pas
conseillé, dit beaucoup de bonjours et autant d’au revoir (l’équilibre de la balance bonjour/au revoir est important), répondu aux questions des fans (« il est sorti le dernier Death
Note que je vois derrière toi ? »), puis regardé avec soulagement l’horloge qui indiquait 18h51. Bientôt le week-end, bientôt un bon bain moussant avec un gros bateau pirate dedans
(ce n’est pas une métaphore), bientôt cette coupure salvatrice loin de toute pile de livres.
« Salut ! »
Voilà donc le moment que choisit mon « meilleur client manga », champion
toutes catégories depuis 3 ans pour faire son entrée
« Salut ! »
Suivi de près par son challenger.
Manquait plus que ça.
Je sens que mon bain va refroidir et que y’aura plus de mousse pour cacher mon
bateau (toujours pas de métaphore).
Et que font un champion et son challenger quand ils sont sur un ring ? Ils font
la bagarre. Chacun y est allé de sa pile et de son concours de celui qui pisse le plus loin :
« moi je fais telle série »
« ah ouais ben moi aussi »
« ouais mais t’as lu les scans ? »
« bah ouais attends, je connais même le cousin éloigné du voisin de ceux qui
font les fansubs »
« LoL »
« Mets-moi le dernier death note s’il te plaît, même si je l’ai déjà lu y’a 2
ans, par une soirée de pleine lune »
« Ouais, moi aussi, même si je l’avais déjà vu en Japonais quand c’était pas
encore la pleine lune » (c’est pour ça que c’est le champion)
C’était relativement pathétique pour eux et absolument bénéfique pour
moi.
J’ai fait la caisse, validé les commandes, éteint la machine à café, fermé le rideau
métallique. Les deux étaient toujours dehors, mais cette fois-ci ils riaient et s’échangeaient leurs impressions sur la couleur de la chaussure droite de Sangoku. Il faut croire que les gens sont
un peu moins bêtes hors du ring.
Je me rends compte à présent qu’avant d’être derrière ce comptoir qui me sied si
bien, je n’étais pas du tout en phase avec la jeunesse d’aujourd’hui, cette même jeunesse qui, si tout se passe bien, devrait faire la révolution et me permettre d’avoir la retraite dorée que je
mérite (suis un petit peu en retard sur mes cotisations, donc je mise tout là-dessus).
Autant dire que je fais dans le cours de rattrapage intensif, depuis. Je vais passer
outre les tendances vestimentaires, surtout qu’à vrai dire le lecteur intensif de mangas n’est pas au top de la mode et ne sort pas avec les pom pom girls de l’équipe de football américain, mais
en revanche les tics de langage sont bien présents, et tout à fait fascinant pour l’observateur désabusé que je suis.
J’ai droit de temps en temps à l’exotique LOL (ça me change d’omg), que je trouve
particulièrement étrange vu que bon, suffit de rire, en fait, pour que le même message passe. Et c’est tellement chouette, de rire. Bon d’accord, un rire d’adolescent qui mue n’est pas aussi
enchanteur que le rire d’un enfant dans un chanmp de pâquerettes l’été, mais c’est plus expressif qu’un LOL tout court tout moche tout anglo-saxon.
Je suis fasciné par le « j’avoue ». Je n’arrive pas à imaginer comment
toute une population ne peut se rendre compte du côté incongru de l’expression, placée après tout et n’importe quoi.
« T’as vu, il a un chapeau sur le nez dans le tome 43 de One
piece ? »
« J’avoue »
Ou alors c’est le malaise des jeunes qui leur fait croire qu’on les accuse de tout
tout le temps, et qu’ils sont coincés.
Je vais passer outre le néologisme « stylé ».
« C’est stylé, on voit ses seins si tu plisses bien les yeux, page
36 »
« J’avoue »
Par contre, ce qui m’inquiète vraiment, c’est le retour de cet ignoble
« quoi » à la fin de chaque phrase, voire chaque bout de phrase. Je l’entends 1 000 fois par jour, je fais tout pour ne pas attraper le tic. Plus qu’à préparer l’éther, au cas
où.
Je me frotte encore les yeux, après tout on ne sait jamais, je me sens pas super
réveillé, avec un peu de chance je suis encore sous la couette. Mais non, elle est bien là, face à moi, la même silhouette menue, le même air sévère (c’est moi, ou est ce que ça sent les choux
de Bruxelles ?), sauf qu’elle a le sac de la boutique dans la main droite, et j’ose à peine imaginer ce qu’il contient.
_ Bonjour monsieur. Je ne sais pas si vous vous souvenez de
moi ?
ça devait être rhétorique, car elle ne me laisse pas le temps de
répondre
_ Toujours est-il que j’ai un doute sur ce que vous m’avez conseillé l’autre jour.
J’ai peur que ça ne convienne pas. Qu’est ce que vous avez d’autre à me conseiller ?
Je suis un pro, je ne panique pas, j’en ai maîtrisé des plus coriaces (bon ok, en
vrai, non, mais soyons positifs), ok, je reprends à zéro.
_ Est-ce qu’une série ou Bd vous avait plu, dans tout ce que je vous ai montré
(soit mon stock entier) la dernière fois ? Que je sache vers où creuser, ou si je dois prévenir ma femme que je ne rentrerai ni pour dîner, ni pour le week-end ? (bon en vrai je l’ai
pas dit comme ça, surtout que je ne suis pas marié, mais je l’ai pensé vivement)
_ Non, en fait je veux un beau livre.
_ Sinon je peux vous proposer quelques tirages spéciaux. Ce sont plutôt des livres
de collection, mais ils sont beaux comme tout.
_ Oui, montrez-moi ce que vous avez.
Victoire !
Sauf qu’évidemment, rien n’est simple avec elle, tout ce que j’ai est soit trop
grand (il faut que ça rentre dans un colis postal spécial livres) soit pas beau (les couvertures rouges, c’est trop agressif), soit trop cher (ah non je ne vais pas mettre plus de 80€ dans un
beau livre).
Je garde le cap, tout en tentant d’oublier que je devrai ranger tout ce que j’ai
dérangé, et lui en propose une dernière, coincée tout la bas au fond du stock.
Victoire (bis) !
C’est la bonne, ça lui plait (sans que ce soit non plus un mega coup de cœur.
Disons qu’elle laisse autant transparaître ses émotions que mes nouvelles plantes vertes (qui sont superbes et délicates, elles), allons y, vous me ferez un paquet cadeau s’il vous
plait.
Nous passons à la caisse, je lui annonce le prix (qui est un PVP d’ailleurs). Elle
me scrute, tente de deviner je ne sais quoi dans mon attitude et me lance d’un ton menaçant :
_ Ne tentez pas de m’arnaquer surtout !
Si je n’avais pas été aussi usé par la fatigue physique et morale, je pense que
j’aurais refusé de le lui vendre. Tant pis pour le temps passé. Tant pis pour le superbe paquet cadeau que j’avais fait. Tant pis pour la mauvaise pub auprès du club de
bridge.
Je sens que mes détracteurs préférés vont s’en donner à cœur joie et en profiter
pour m’insulter encore un peu plus, mais l’anecdote qui suit a trait à la fidélité (c’est horrible, à chaque fois que je dis ce mot, je pense au film avec Sophie Marceau (c’est pas ça la partie
horrible) qui revisite le roman La princesse de Cleves, qui m’avait passablement traumatisé à l’époque de sa lecture. D’ailleurs, sans vouloir tomber dans un brûlot politique fiévreux, c’est à
mon avis le seul point commun que j’ai avec notre président).
Alors attention, je pars évidemment du principe que le client eh bien il fait ce
qu’il veut, qu’il achète où il veut, surtout s’il trouve un(e) vendeur/vendeuse plus beau/belle plus chouette ailleurs (ça m’étonnerait mais bon…). Sauf que parfois, c’est un peu vexant. Un peu
comme le jour où, parent, on se rend compte que son gamin préfère aller au cinéma avec ses amis qu’avec nous (bon ok, ça n’a rien à voir, peu importe). L’ego en prend un coup, et mon ego à moi il
aime bien être choyé et caressé dans le sens des aiguilles du poil. Il aime pas trop être poignardé à coups de mangas dans les reins (oui, mon ego se trouve aussi dans mes
reins).
Toujours est-il qu’il se pointe, ce client que j’ai recueilli comme un poussin
blessé qui sait qu’il ne volera jamais, à qui j’ai conseillé ses dernières lectures, pour qui j’ai mis des occasions de côté pour être sûr qu’il fera sa collection pour moins cher, bref, ce fils
que je n’ai jamais eu (ou alors je suis pas au courant, mais ce serait franchement nul, comme chute).
_ Salut, je vais te prendre les tomes 8 à 10 de D-Gray man s’il te
plait
_ Ah ? t’en étais pas au 4 ?
_ Ouais mais comme t’étais fermé hier, je les ai achetés à la Fnac
(décidément…)
_ Je suis fermé que le matin, j’te f’rais dire
_ Heu ouais mais je pouvais pas attendre, j’avais déjà rien à lire le
dimanche.
_ Mouais (c’est quoi déjà les 5 étapes du deuil ? bon j’ai zappé le déni, passé
brièvement par la colère, j’ai pas eu le courage de négocier (et puis bon, négocier quoi ?), la dépression ce sera pour plus tard, et l’acceptation aussi)
Et là, clou du spectacle : je valide son nom et me rends compte qu’il en est à
son 11ème achat, synonyme de remise de 5% sur l’ensemble de ses achats précédents.
_ Ah bah en plus t’as de la chance, t’as ta remise de carte de fidélité (sic). Ça te
fera 5€92 s’il te plaît.
Ça s’appelle ajouter l’insulte à la blessure, comme ils disent les
anglo-saxons.
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