Où avez-vous atterri?

Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux.

Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça.

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Lundi 11 mai 2009

C’est tout de même fou cette histoire, je me rends compte que je n’ai encore jamais consacré de note à un des aspects essentiels de ce métier : les commandes et les réservations.

 

Je sens que certains d’entre vous en bavent d’avance, tellement le sujet a l’air trépignant. Et la majorité a déjà fermé la fenêtre et passé au blog suivant dans la liste. Je serais curieux d’ailleurs de savoir où je me situe dans les habitudes des lecteurs, tiens. Avec les onglets et flux rss et que sais-je, j’ai une chance d’être présent sur certaines pages de démarrage. La classe. Si j’en crois les horaires des commentaires postés, j’imagine que la plupart d’entre vous me lisez le matin. Au boulot. Machinalement. Une tasse de café ou de thé dans la main, prêts à tout recracher sur l’écran dans un élan de fou rire incontrôlé (j’ai des fantasmes très élaborés). C’est l’avantage de ce blog, y’a pas de petits dessins, ça fait pas trop louche, allez-y, lisez-moi sans crainte, personne ne saura qu’en vrai cette lecture ne sert absolument à rien et est d’un intérêt professionnel ultra relatif. Sauf si vous êtes dans le domaine de la psychiatrie. Donc bonjour, bon réveil, attention, c’est chaud.

 

Oui alors donc, les réservations et les commandes (j’inverse les termes pour brouiller les cartes et faire genre c’est un sujet intéressant). C’est bizarre d’ailleurs car google analytics m’indique que le temps moyen passé sur le site est de 45 secondes. C’est un peu vexant. On a le temps de rien faire en 45 secondes. C’est ça qui va pas en 2009 : les gens (vous) n’ont plus le temps de profiter de ce qui est bien (moi). Quoique ma note de la dernière fois a considérablement allongé le temps passé sur le site (30 secondes de plus), ce qui prouve donc que je fais difficilement le poids face à deux paires de seins. C’est vexant bis, mais pour être tout à fait honnête, je le comprends, peu de choses dans ma vie à moi font le poids face à deux paires de seins. Finalement je suis un cas psychiatrique assez banal.

 

Bon donc j’en étais où moi avec ces histoires de gens qui commandent des livres et que je mets de côté (les livres, pas les gens. Les gens eux ils peuvent vivre leur vie pendant ce temps là, c’est la magie de la filière livre) ? C’est tout bonnement fascinant. Vraiment. Il m’arrive des aventures stupéfiantes suite à ces commandes. Parfois y’a un acompte, parfois non, c’est d’une complexité atomique. Parfois j’appelle le client, parfois il passe de lui-même, non, vraiment, je pourrais en parler pendant des heures.

 

Voilà voilà.

Ceci était ma note ‘bouche trou’. Les fameux ‘fill in episodes’ dans les séries américaines. Ça fait pas avancer l’intrigue, mais la pub a été payée et faut bien remplir la case.

 

J’avais pas le choix, soit je parlais de ça (donc de rien), soit d’un autre événement super coolos qui vous aurait scotchés à votre siège, bouche ouverte, sans même que vous preniez le temps de boire votre breuvage, sauf que ça en dévoilerait trop sur mon identité top secrète chasse gardée blockhaus perdue dans le désert. Et ça on veut pas. Jamais. Je préfère vous tuer d’ennui.

 

 

Donc j’ai lu Là où les tigres sont chez eux. Tout le monde devrait lire Là où les tigres sont chez eux, c’est super bien.

Y’a aussi eu La gouvernante Italienne (Murdoch)

En mémoire de mes pechés (Haldeman)

L’anneau de Ritornel (Harness)

Par Le libraire en question
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Jeudi 7 mai 2009

Parlons peu parlons bien parlons cul.

 

Pas gratuitement hein, c’est pas le genre de la maison.

Disons que certaines occurrences ne trompent pas, et ont de toute évidence mis cette journée sous le signe du printemps, voire de la lubricité à peine contenue. Commençons par le beau temps qui force les gens à se limiter à de petites tenues. Enfin surtout les filles. Les mecs je sais pas, j’essaie de pas trop m’y intéresser, j’ai pas le temps. Pas que je sois du genre à regarder lourdement les demoiselles qui se baladent d’un pas léger, non, du tout, je suis très furtif et discret et puis j’ai pas été éduqué comme ça, je sais me tenir, mode ninja (mais pas ninja avec des habits noirs, c’est un peu débile en plein printemps qui chante et qui fait chaud. Suis plutôt du genre ninja avec pantalon flanelle et panama sur la tête. Un ninja qui fleure bon la classe, pour résumer, mais de cette classe un peu subtile que je me trimballe quotidiennement, cette classe teintée d’un soupçon de n’importe quoi).

 

En fait ce qui m’a forcé malgré moi à couper court à la conversation passionnante que j’entretenais avec un client au sujet des réparations qu’il aura à faire sur sa voiture, fut le passage (trop) furtif d’une jeune femme au sommet de son art et de ses talons et qui s’est dit qu’aujourd’hui était un bon jour pour se balader au centre ville en bikini. La surprise passée, je m’attendais à voir autour d’elle une horde de comparses hilares la prenant en photo et criant ‘j’y crois pas elle l’a fait, j’y crois trop pas, venez voir les filles, comment j’y crois pas, elle l’a fait, c’est trop golri’, qui indiquerait qu’il s’agit de toute évidence d’un enterrement de vie de jeune fille. Mais non, même pas. Elle passait par là, tel un ange sexué (aux seins fermes), bravant les conventions sociales et les rayons du soleil. C’était soit un ange, soit une allumeuse complètement cinglée, je ne sais pas, je n’ai pas eu le temps de mener l’enquête, j’avais un vilebrequin sur le feu. Et j’ai eu beau prier le Dieu des Libraires, elle n’a pas franchi la porte de la librairie, il faut croire que la PLV Sœur Marie-thérèse des Batignolles, qui trône fièrement devant la vitrine ne l’inspirait pas des masses. Tant pis pour elle (je priais qu’elle veuille rentrer uniquement pour que j’en sache plus, évidemment. Je suis du genre à m’intéresser aux humains qui m’entourent et me fascinent, je ne comptais pas du tout mater en bavant, merci bien, j’ai dépassé ce stade, je porte un panama, je vous le rappelle).

 

Sur ce entre une collégienne accompagnée de son père. Enfin j’en ai déduis que c’est son père, puisqu’elle a dit ‘papa tu m’achètes mon manga, dis ?’ et qu’il s’est reconnu dans la question. Quand je vous disais que je m’intéressais aux gens qui m’entourent, c’était pas de la blague, je suis un observateur aguerri.

 

Il paie son manga, et son regard s’arrête, de manière totalement aléatoire, sur la couverture de Succubes. Je vais être sympa et chouette et vous épargner une recherche fastidieuse : je mets les visuels en bas de la note. L’expérience web totale.

‘Je vais prendre ça aussi’ (c’est ce qu’en anglais on appelle du ‘wishful thinking’)

‘Très bien, ça vous fait 12.90€ s’il vous plaît’. De toute façon j’ai pas grand-chose à ajouter, c’est une Bd qui est ni bonne ni mauvaise, la couverture explicite bien le contenu, il sera pas déçu. Je suis simplement surpris dans la mesure où je le vois régulièrement et que c’est la première fois qu’il achète une Bd, mais bon hein il faut une première fois à tout, et autant commencer avec des gros seins.

 

Et soudain son même regard toujours affûté s’arrête sur la couverture de Box t 3. Sans même l’ouvrir il me demande si j’ai les deux autres tomes. Par hasard.

‘Heu oui bien sûr, tenez ils sont là’

‘Très bien je prends ça aussi’

Voilà un homme qui sait se faire plaisir de manière impulsive.


Je crois que je vais engager la fille au bikini pour qu’elle croise mes clients dans la rue régulièrement. Et rapprocher et renflouer mon rayon érotique, tant que j’y suis…

 

 


Par Le libraire en question
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Mercredi 6 mai 2009

Lui, je le soupçonne d’être mi-homme, mi bête. Et par bête, j’entends stupide, et non un gentil animal quelconque (un tapir), ce qui constitue bien le fond du problème.

 

C’est un bête-gentil, et par gentil j’entends sympa et poli, ce qui est toujours bon à prendre. Dommage que sa première moitié prenne toujours le dessus. Sinon j’aurais dit ‘il est gentil, mais un tout petit peu bête de rien du tout, genre bête comme un tapir, ce qui ne gâche rien, car vraiment il est sympa et poli’. Sauf que non, il est d’une stupidité confondante.

 

Je sais que c’est mal de se moquer des plus faibles que soi, car oui, parfaitement, je suis beaucoup plus intelligent que lui, ça se voit dans mes yeux de petit chiot alertes, mais il y a un moment où il faut reconnaître les faits froidement et montrer de la compassion et plaindre l’éducation nationale dont le rôle est de répondre à ses questions incessantes toute la journée.

 

Moi ça va, ça ne dure que quelques minutes chaque semaine.

Bon, j’étais comment, moi, à 17 ans ? Suis sûr que j’étais pas bien malin, mais je me soupçonne d’écrire ça pour me donner bonne conscience. Un peu comme de dire d’une fille vraiment moche que heu, eh bien, ce que j’en pense ? oh elle a du charme et un beau sourire et heu…oui. Le fameux charme. Très important. C’est ce qui sépare le rustre (moi) de la bête (une hyène).

 

Et puis apparemment il passe son bac, enfin un bac, je lui ai pas demandé de précision, c’est donc qu’il est toujours dans le système, qui m’inquiète de plus en plus. En tout cas j’espère qu’il est pas spécialisé en maths, vu qu’il m’a demandé l’autre jour si je savais quand j’aurais du Fairy Tail en occasion. Je lui ai donc répondu que par définition les entrées d’occasion sont aléatoires, puisque tout dépend du bon vouloir des clients qui m’en ramènent. Les probabilités, les statistiques tout ça, les démonstrations naïves de la jeune prof intérimaire qui nous demande quelles sont les probabilités de ‘tirer la reine’ (très faibles) dans un jeux de cartes. Il est tout de même revenu à la charge, demandant si à mon avis en fin de semaine ce serait bon ? Ceci étant, c’est une forme de bêtise très rafraîchissante qui donne le sourire quand elle prend cette forme. Par contre quand il me fait perdre mon temps avec des questions stupides à tire larigot, ça devient vite fatigant. Alors oui, je sais, il paraît qu’il n’existe pas de questions stupides, mais franchement, c’est une légende urbaine, je peux garantir que j’en ai entendu un paquet de parfaitement débiles. J’ai même le réflexe de faire une requête sur hoaxbuster dès qu’il m’en pose une un peu corsée, pour voir si c’est une blague ou si non, tout à fait, il est sérieux, il veut vraiment savoir si y’aura un troisième tome au diptyque.

 

Bref, je persifle, je persifle, et je ne m’en sens pas particulièrement fier. Le pire c’est que j’ai pour règle dans ces lignes de ne jamais dire du mal de mes clients, ou alors d’au moins les mettre sous une lumière agréable, avec un cocktail de crevettes et un mojito. Expliquer qu’ils ont du charme et que j’accepte toutes les brebis de dieu, aussi égarées soient-elles. Mais aujourd’hui il a levé la barre très haut. Très très haut.

 

C’est frustrant d’ailleurs, je décide de me censurer, je ne dirai pas ce qu’il a fait, je suis un lâche, je ne voudrais pas qu’il tombe sur cette note et se sente blessé, qu’il vienne me voir et que je doive le consoler en lui expliquant qu’il a un beau sourire, que tout ça c’est de la blague, regarde là devant c’est mon public, eux ils t’aiment, regarde les commentaires, ils me traitent tous de gros porc dégoûtant pédant intolérant qui se croit meilleur que les autres alors qu’en vrai il se traîne dans la boue comme un gros porc dégueulasse (les gens se répètent beaucoup dans les commentaires).

 

Allez, va pour l’hypocrisie. J’aime pas quand on m’insulte dans les commentaires. Ça fait partie de mon charme.

 

 

La vierge de glace (Behm), pour la détente pure

Et là j’hésite, mais je pense que je vais attaquer Là où les tigres sont chez eux (Blas de Roblès)

Par Le libraire en question
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Lundi 4 mai 2009

Les longs w-e, les ponts tout ça c’est chouette, mais pas quand on (enfin je) est (suis) commerçant et que le samedi n’est pas le jour où on fait les magasins, pour la simple et bonne raison qu’il serait un peu crétin de jouer au client et au commerçant en même temps. Et puis ce serait le bordel, je me demanderais conseil, et tout ce que je me recommanderais, je connaîtrais déjà, je me traiterais d’incompétent, et je déteste m’insulter, ça me rabaisse toujours, et je vaux mieux que ça.

 

Visiblement, j’étais pas le seul dans ce cas. Une flopée de lycéens avait école ce matin. J’aime bien dire ‘j’ai école’. Ça me manque.

‘Tu viens à la rave ce soir, on va se mettre minable, y’aura plein de filles mais on s’en fiche, on les verra pas, on sera collés aux amplis, et y’a Bébèr qui ramène de la Kro, ça va être hardcore ?’

‘Nan, désolé, je peux pas, j’ai école demain’

‘Oh zut, c’est con, mais on comprend, l’éducation c’est primordial’

‘ouais’

 

Toujours est-il qu’ils sont venus me tenir compagnie, en ce samedi matin, en partie pour que je leur tienne la main pendant qu’ils m’expliquent qu’ils stressent à fond pour le bac (s’ils savaient…), en partie pour m’acheter quelques mangas, et en grande partie pour m’expliquer que au fait, tu sais la série que tu m’as conseillée l’autre jour, ben j’ai trouvé un lot pas cher sur Ebay, du coup je l’ai acheté, je te dirai ce que j’en pense.

 

Dans ces cas là j’ai pas trop le choix, je dois la jouer beau joueur. D’une part parce qu’il a eu bien raison de sauter sur la meilleure offre, même si c’était pas moi (c’est une image. Même si oui, si on vous demande, je suis bel et bien la meilleure offre sur le marché). Et d’autre part parce que je peux pas non plus toujours passer pour un vampire assoiffé du sang de l’argent de ces pauvres adolescents, même si le vampire est à la mode en ce moment. D’ailleurs on m’a demandé récemment si Twilight existait aussi en Bd ou en manga, question à laquelle j’ai répondu par un regard relativement vide et bovin qui en disait long sur l’activité cérébrale que déclenche en moi ce best seller du moment (je doute pas que ce soit super, cela dit, c’est pas comme si j’allais les lire).

 

Ça m’arrive de plus en plus souvent, d’ailleurs. Mes clients sont tout contents de partager avec moi les bonnes affaires livresques sur lesquelles ils ont sauté dernièrement. On sait jamais après tout, des fois que moi aussi je voudrais en profiter, je trouve ça très altruiste de leur part. Je ne sais pas si je dois me réjouir du fait qu’ils me voient comme plus qu’un commerçant là pour se faire plein d’argent sur leur dos, ou au contraire m’inquiéter de l’absence totale de considération de fidélité dans notre relation. Alors que c’est important la fidélité. Moi j’ai plein de partenaires, certes, mais eux ils ont pas le droit, il en va de l’équilibre de notre couple. Ou alors, je préfère ne pas le savoir, je suis un petit être fragile et torturé, aucune envie de les imaginer plongeant dans les bras réels d’un autre libraire ou virtuel d’un inconnu sur Internet.

 

 

Mais bon, je vais pas trop le prendre personnellement parce que finalement, pour celui qui a acheté un lot sur internet, ça lui fait commencer la série, et il prendra la suite chez moi.

 

‘Il avait la série complète en plus !’

oui bon…


Deus Irae (Dick & Zelazny)
Sa majesté des mouches (Golding). Eh oui, je l'avais jamais lu. Très très bien, d'ailleurs.
Le manticore (Davies)

Par Le libraire en question
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Jeudi 30 avril 2009

Autant l’annoncer de suite, l’anecdote qui va suivre ne risque pas de redorer mon blason ou de m’ouvrir le panthéon réservé aux types super intelligents qui ont changé la face du monde. Pour être tout à fait honnête, cette porte m’a été fermée au nez depuis un paquet de temps, donc je ne m’en offusque pas particulièrement, mais c’est toujours un peu dégradant de se retrouver face à sa propre bêtise de manière aussi flagrante (et de manière aussi quotidienne, ajouteront les aigris et ma famille).

 

Allez, c’est parti.

 

Hum

 

Bon.

 

Alors figurez-vous qu’hier, y’a eu une coupure de courant chez moi. C’est comme ça, ça arrive, c’est ça d’habiter à la campagne, le fil électrique est pas très fiable. Le simple fait d’avoir internet tient du miracle, d’ailleurs (littéralement. Quand j’ai emménagé, il leur a fallu trois mois avant de réussir à me raccorder, et j’ai dû faire un emprunt pour rembourser ma facture téléphonique vers la hotline de ces incapables de Free (ah, ça va mieux en le disant)).

 

Et comme tout homo sapiens sapiens numericus qui se respecte, j’ai tout plein d’appareils à remettre à l’heure. Il n’y a pas eu d’orage, donc j’ai pas eu à rassurer ma loutre (ce que ça peut être superstitieux ces bêtes là), c’est du temps de gagné. Je regarde l’heure sur mon ordinateur, il est pile 23h50, parfait. Je dis pile, car ça veut dire qu’à mes horloges dans ma chambre il sera minuit (la fameuse règle des dix minutes d’avance) et que du coup ça va me prendre deux secondes pour tout changer. Mon temps le soir étant précieux, il n’y a pas de petits gains.

 

Et ce matin, je me réveille une première fois au chant gracieux du coq enroué (c’est ça d’habiter à la campagne) après un autre rêve totalement incompréhensible dans lequel j’escaladais une montagne avec un fer à repasser sur le dos, me délectant par avance du fait qu’il me reste une heure de sommeil, que ça va être trop chouette, allez, rendormons-nous, ne pensons à rien, laissons faire le pouvoir de la couette (il est bizarre, ce mot, quand même. Dites-le à voix haute, vous verrez). A 9h, le Cd se met en route et les Fugees m’intiment de me lever, c’est l’heure feignasse, file sous la douche, tu as des clients à rendre heureux. Je précise qu’il s’agit du premier album hein, pas du second, ce qui n’enlève rien au résultat.

 

Moi je me sens plutôt bien, j’ai bien dormi, ‘the world is yours’, comme on dit et en plus c’est le printemps, ce qui veut dire que je ne suis pas frigorifié en me levant. Tous les ingrédients sont là. Je me lave, je me bouscule (pardon) et je regarde l’heure dans mon salon sur ma super horloge Cleveland Cavs pour voir si je suis bien dans les temps.

 

10h10

 

Comment ça, 10h10? 10h10 c’est l’heure qu’il serait s’il était une heure de plus, or j’ai pas passé une heure sous la douche (j’ai plus 14 ans). J’en déduis donc que soit on a encore changé d’heure et personne ne m’a prévenu, soit y’a un problème et faut que je réfléchisse super vite, car je suis censé ouvrir le magasin y’a 10 minutes. « Vite Marty, on va back dans the future ». Il faut pas être Einstein (la preuve) pour se rendre compte qu’en fait hier soir j’ai été un peu vite en besogne et j’ai cru qu’il était 23h50 alors qu’il était 0h50 en vrai. Cette propension que j’ai à ne pas me concentrer, ça me perdra.

Il m’arrive assez rarement d’être en retard le matin et d’avoir des pannes de réveil. Je suis un homme que diable, j’ai des responsabilités, je peux pas me permettre de simplement me blottir contre mon Mogu (je vous parlerai de mon Mogu un jour, il est magique, je ne pourrais pas vivre sans) ou toute autre personne physique qui se trouverait là par hasard et m’oublier sous les draps (si j’ose dire). Non, mon rideau métallique m’appelle, et les livreurs et clients ne sont jamais très friands d’un rideau métallique baissé aux heures théoriques d’ouverture.

 

J’ai foncé dans ma Lib-mobile et j’ai ouvert avec quarante minutes de retard, tentant d’expliquer mon retard aux quelques courageux qui m’attendaient et qui n’osaient croire que je n’ouvrirais pas bientôt (mes clients croient en moi, j’en suis tout ému. S'ils savaient...) Je n’ai pu me résoudre à dire la vérité. Ils croient en moi, certes, mais comme dans toute religion, ils sont habitués à être déçus, et là ce serait le coup de trop.Et je tiens à mes fidèles.


L'objet du scandale (Robertson Davies)

Par Le libraire en question
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Mercredi 29 avril 2009

Afin de me sentir au plus près de mes clients, il m’arrive de me mettre à leur place, façon actor’s studio (parce que parfois, c’est vraiment du rôle de composition à fond).

 

Et là, j’ai beau le regarder du coin de l’œil et soupirer intérieurement, je ne peux m’empêcher de me demander si moi, à l’adolescence, à l’heure ou le corps des femmes recèlent de mystères qui semblent impénétrables à vie (‘bien viser’ et ‘ne pas se tromper’ sont les deux phrases que l’on se répète en boucle, comme une litanie, avant la première fois, et avant d’être totalement décontenancé par le ‘ne me dis pas que t’es puceau, quand même’ lancé par l’adversaire (enfin la partenaire)), je me demande, donc si moi je n’aurais pas aimé avoir un gentil libraire et une gentille librairie qui me laisseraient regarder tranquillement dans mon coin, comme si de rien était, d’affriolantes demoiselles dessinées à moitié voire complètement nues et qui m’apporteraient quelques indices salutaires pour ma vie sexuelle à venir si tout va bien.

 

Résultat, je me bats contre moi-même. Mon côté nostalgique compréhensif bienveillant luttant vigoureusement contre mon côté vieux con (le fameux) un peu réac qui voit d’un mauvais œil qu’un mineur feuillette ce qui n’est pas de son âge et qui pourrait le choquer si c’est pas un lecteur averti, comme y’a écrit sur la couverture.

 

‘T’as qu’à pas les mettre en présentation si tu veux pas qu’on les regarde, crétin’, me dis-je, n’ayant pas peur de m’insulter et de porter des coups bas.

‘Hey, on avait dit pas les mères’ réponds-je en perte de vitesse, pour faire diversion

‘Hein ?’

‘Non rien. Ça va sinon ?’

 

Car oui, j’avais perdu la bataille. L’adolescence torturée prend toujours le dessus. Est-ce que j’y peux quelque chose moi si d’instinct les mâles de tous âges foncent vers les Bds qui recèlent potentiellement de tout plein de nénés dénudés et autres décolletés affriolants ? C’est comme ça, c’est statistique : une croix gammée ou une paire de seins, ça vous augmente un tirage (si j’ose dire) en moins de deux (bis). Et en toute logique, parler nénés ici même devrait m’apporter tout plein de lecteurs en plus. Je mise tout dessus. ‘Faudra juste faire un peu le tri.

 

Ceci étant, j’aime bien dans ces cas là, au bout d’un moment, parce que bon, faut pas non plus déconner, aller faire une petite remarque du bout des lèvres. Mettre les adolescents mal à l’aise, c’est mon dada. Il faut aussi qu’ils apprennent à être discrets, je leur rends service. J’ai plusieurs petites phrases à mon arc fielleux, que je garde pour moi, mais là je sais pas, aucune ne me paraît approprié. Bon allez, j’y vais quand même, là ca fait 10 minutes qu’il la lit, ça commence à bien faire.

 

‘ça va, t’arrives à comprendre l’histoire ? Parce que là c’est le tome 5, tu risques d’être paumé’

Il rougit un peu, bredouille un ‘heu oui ça va’ et repose la Bd (le pauvre).

Moi je souris, je lui dis que je plaisante, qu’il peut lire ce qu’il veut (je fais un grand frère du tonnerre, toute son éducation à moi tout seul), mais que je peux pas non plus le laisser lire trop longtemps, simple question de politique locale, sinon après mes lecteurs ils me prennent pour un guignol et un gentil, et ça on veut pas. Je danse comme Patrick Swayze et Snoopy, certes, mais j’ai aussi l’autorité de la figure paternelle et du blouson en cuir. Je lui demande quand même si je peux le renseigner, histoire de détendre l’atmosphère, qu’il sache que je ne lui en veux pas, que c’est tout à fait naturel, on va faire comme si j’avais rien vu, mais fait juste attention de bien fermer la porte à clef la prochaine fois.

 

‘Heu oui, vous avez quoi sur Tokyo Hotel ?’

C’était une vraie question. Je n’ai pas su quoi répondre. Par contre c’est la dernière fois que je le laisse feuilleter des œuvres à caractère potentiellement semi-érotique. De toute évidence, il n’est pas encore prêt.



 

Money (Amis)

Par Le libraire en question
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Lundi 27 avril 2009

42

J’ai besoin de chevaux de bataille. C’est important pour mon (dés)équilibre.

 

J’ai eu une grosse période durant laquelle je pestais contre les fautes d’orthographe dans les bandes dessinées (et romans d’ailleurs, mais proportionnellement, y’en a moins), surtout celles sur les 4eme de couverture (4eme plat, pardon, j’oubliais que je m’adressais aussi parmi vous à des puristes un peu tendus et très tatillons sur la terminologie à respecter). Vous avez quelques éditeurs qui sont champions dans cette catégorie. Je sais pas comment ils s’y prennent, même si j’ai ma petite idée (un indice : comme des manches), mais en tout cas ils déçoivent rarement. Et quand c’est pas sur la 4eme de couv, qu’ils ont visiblement fait relire par un stagiaire de 3eme de passage dans le coin, c’est dans les remerciements. « Merci d’avoir tourner la page » est la dernière en date, reçue la semaine dernière.

 

J’en profite pour me mettre sur la défensive et rappeler que oui, certes, moi aussi j’ai des poutres dans les yeux, moi aussi je fais des fautes, sauf que moi j’écris mes textes sans me relire, par fainéantise, et aussi parce que ce blog n’est pas censé être publié, avec trace écrite pour la postérité. Le jour où un éditeur au flair merveilleux viendra frapper à ma porte virtuelle pour me proposer un pont d’or (ou un pont de bronze, ou de cuivre, je suis pas exigeant) afin de publier mes écrits, là je me pencherai sur la question. Fin de la parenthèse.

 

J’ai déjà écrit toute une note là-dessus, et je vais essayer d’éviter de trop me répéter, sinon ça va se voir que j’ai plus rien à dire et que je me pique des idées à moi-même.

 

Toujours est-il que tout à l’heure je décide de profiter de mon dimanche pour ne surtout rien faire (c’est dieu qui l’a dit, et même si je me suis permis de faire une lessive parce que Dieu a aussi dit qu’il fallait changer de sous-vêtements tous les jours, eh bien j’ai suivi ses conseils, pour une fois), et je me lance avidement dans Cœur de lièvre, d’Updike. Qui est tellement mal traduit que c’en est déroutant. Non seulement le traducteur fait du mot à mot (costume de bain pour ‘bathing suit’, par exemple), mais en plus, comble de l’horreur, il met du subjonctif après ‘après que’. Et il ne s’agit pas d’une œuvre obscure style sous SAS destinée à être lue uniquement pour ne pas rester éveillé. Vous avez les auteurs bien traduits (Roth, Harrison, Fante, Delillo etc.), vous avez ceux pas très bien traduits mais bon, ça passe, on va pas chipoter à cause d’un anglicisme (Ellroy, Carver, Guinzburg (traduire Crackhead par 'tête à crack'...)) et puis vous avez ceux qui font n’importe quoi (une grande partie de la SF des années 60 et les Chandler et autres Thompson).

 

Et c’est pareil en Bd. Panini fait souvent n’importe quoi avec ses traductions de comics. Il y a le cas Watchmen, évidemment, qui bénéficiait avant de la plutôt bonne traduction de Manchette, mais c’est le cas pour presque toutes leurs autres sorties. Il faut croire qu’on ne peut pas à la fois payer quelqu’un pour prendre des photos de tous les joueurs de foot du monde ET payer des traducteurs compétents. Les maîtres ès foutages de gueule étant évidemment Clair de Lune (les fautes sur les 4ème de couv et dans les remerciements, c’est eux) qui, non content d’avoir une ligne éditoriale désastreuses (ils profitent du succès du Donjon de Naheulbeuk pour accepter les projets rejetés par leurs confrères), font aussi dans la traduction approximative. Parfois je me demande s’ils ont pas embauché Babelfish pour faire le boulot, il coûte tellement moins cher (traduire ‘a couple of hours’ par ‘un couple d’heures’, il faut le faire).

 

Voilà, j’ai dénoncé à fond, mon canasson est content, je peux dormir sur mes deux oreilles. Qui risquent à présent de siffler si je fais pas attention à mes traductions dans ces pages…

 

 

Sous le règne de Bone (Banks) suivi de La main gauche de la nuit (Le Guin)

Par Le libraire en question
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Vendredi 24 avril 2009

Dans les Sitcoms Américaines, il y a quelques passages obligés : l’épisode spécial thanksgiving, l’épisode Halloween, l’épisode Noël et, quand ils sont vraiment super à court d’idées, on fait un épisode lors d’une de ces fêtes avec tout un tas de flash-backs qui reprennent des épisodes précédents. C’est de la grosse arnaque télévisuelle mais ça permet de combler 22 minutes facilement, et les comédiens sont payés normalement, du coup tout le monde est content (sauf le téléspectateur).

 

Je le ferai, d’ailleurs, un jour. Je ferai des copier coller d’anciens articles, de manière totalement aléatoire et, tel le test de Rorschach, tout le monde y verra ce qu’il voudra en fonction de son degré de dérangement psychiatrique.

 

Mais là nous allons tout de même quitter le vieil homme moitié chauve et pleinement aigri que je suis et retrouver, quelques années en arrière, le jeune homme pimpant, plein d’énergie à en changer le monde à lui tout seul et qui découvrait les joies du métier de libraire. Je reviendrai peut-être un jour sur mon parcours et comment j’en suis arrivé là, au juste, mais en attendant me voilà propulsé pour la première fois derrière mon comptoir après avoir enfin ouvert, après quelques travaux et une longue mise en place du fonds (c’est long à mettre en place, un fonds) et surtout de longues journées d’excitation et d’appréhension à l’idée d’affronter des hordes de futurs clients (boulets, mais ça je ne m’en doutais pas encore) qui allaient à n’en pas douter m’adorer et dépenser leurs étrennes chez moi et m’inviter à leurs mariages et garden-parties.

 

Avant de connaître le groupe sanguin de tous mes clients et d’être familier avec eux au point de me permettre de faire des blagues sur leurs belles-mères, il a fallu passer par une phase d’apprentissage, j’ai dû tenter d’être rassurant, ne pas leur faire peur tout de suite (comme je l’ai déjà écrit par ailleurs, ‘mes conquêtes’ mettent environ quatre ans à se rendre compte qu’il est temps de dégager et ne plus me fréquenter. Il en va de même pour les clients), qu’ils comprennent qu’ils sont les bienvenus, que même si j’y connais rien en mangas (c’était mon point faible) ça ne m’empêche pas de tous bien les avoir rangés par éditeur et par ordre alphabétique et que ça fait joli sur les étagères (je pense que c’est comme ça qu’elle s’y serait prise aujourd’hui, la sorcière, dans Hansel et Gretel. Le pain d’épices, le sucre, ça servirait à rien, les gamins sont trop informés, ils savent que le pain d’épices fait pas partie des 5 fruits et légumes à manger chaque jour, que c’est pas raisonnable, allons plutôt courir dans la forêt pour éliminer nos toxines. J’aimerais pas être un enfant en 2009).

 

Le premier jour, j’ai beaucoup parlé, beaucoup expliqué que non, je ne fais pas de photocopies et que oui, il y avait bien une armurerie avant mais que non, j’ai pas récupéré le stock. C’est un peu déprimant de compter ses petits sous à la fin de la journée et se rendre compte qu’à ce rythme non seulement j’aurai pris ma retraite dans 143 ans, mais qu’en plus j’aurai mis la clef sous la porte d’ici la fin de l’exercice comptable. J’étais un peu gauche, j’avais du mal à mettre les livres dans les sacs et ce que je détestais plus que tout c’était déchirer les tickets de carte bleue. J’y arrivais jamais, c’était une catastrophe. Soit la moitié me restait dans les mains, soit au contraire j’entraînais le reste du rouleau dans mon élan. Je tâtonnais un peu sur les quantités , mais comme j’avais tout de même une vague idée du potentiel environnant, je me suis pas trop planté et ma trésorerie poussait un ouf de soulagement à chaque fin de mois.

 

Je créais des dizaines de cartes de fidélité chaque jour, je me faisais des fiches thématiques pour avoir quelques réflexes niveau conseils (je m’en suis presque pas servi, d’ailleurs, ces choses là sont plutôt instinctives à partir du moment où on a un peu révisé et qu’on connaît sa leçon) et j’essayais de faire croire que quand je tapais un titre de manga dans librisoft c’était pour voir si je l’avais en stock alors qu’en vrai c’était pour vérifier chez quel éditeur c’est, déjà, ce machin, et bordel comment ça s’écrit Hana Yori Dango (comme ça s’épelle, en fait), et Kaori Yuki c’est le nom d’un manga ou de l’auteur et qu’est ce que j’en sais moi quel épisode de l’animé de Naruto correspond au tome qui vient de sortir ?

 

L’apprentissage se fait rapidement (c’est là la grande force des répétitions qui sont certes salvatrices au début, mais qui tapent rapidement sur les nerfs), je connais rapidement par cœur les derniers numéros sortis dans chaque série (« bonjour, vous avez le numéro 18 de Naruto » répété à l’infini sur une journée aide, mnémotechniquement) et je ne mets plus deux heures à ranger mon réassort. Et en plus, j’en ai lu un paquet aussi. Je suis au point. Reste à les persuader que l’élève a dépassé les simili maîtres et que oui, parfaitement, je suis capable de leur conseiller des mangas, à présent, je sais de quoi je parle, je me suis informé, j’ai lu, et non on est pas arrivé à Shippuden encore.

 

Très rapidement, je n’appelle plus 2DCOM dix fois par jour (ceux qui vous dépannent quand y’a un problème avec Librisoft ou que vous cherchez une fonction précise ou qu’il fait ‘klonk’ avec une grosse croix rouge alors qu’il devrait pas), je ne fais plus d’erreurs de caisse, les clients, dont je commence à connaître les noms, me trouvent de plus en plus souvent sur leur chemin, l’idée d’une relation fidèle commence à germer et, le plus important : je maîtrise le déchirement de ticket de carte bleue. Une horizontalité parfaite. On pourrait presque couper le beurre avec, si un crétin n’avait pas inventé le fil avant.

 

Si on était dans une Sitcom, vous me verriez avec des fringues super ringardes qui illustreraient le fait qu’on est bien tout plein d’années en arrière (pas tant que ça, mais les modes changent tellement vite. Je me souviens qu’au lycée, les filles portaient des pantalons à carreaux. Ça n’a pas franchement fait long feu cette histoire. Tout comme les chemises à carreaux grunge (quel mot magique) juste avant). Vous verriez débarquer une jeune fille innocente, avec des nœuds dans les cheveux et un vocabulaire impeccable, qui viendrait juste faire un tour parce que sa maman est en train d’acheter de la Villageoise chez Monoprix et elle m’annoncerait que son rêve, dans la vie, c’est d’être serveuse et d’un jour danser dans la mousse d’Ibiza (toujours se fixer des objectifs réalisables). Toute la galerie de personnages se mettrait en place petit à petit, pas encore tout à fait  à l’aise dans ce qui allait devenir leur futur environnement et leur petit cirque personnel.

 

Si on était dans une Sitcom, je crois pas que j’enregistrerais en public (vous imaginez des rires dans Curb your enthousiasm ou Arrested Development vous ? Non. Bon). Le décor se suffirait à lui-même et il faudrait pas se planter dans le casting des représentants, le potentiel comique est très important chez eux (le jeune débutant en CDD complètement à l’ouest, le vieux de la vieille qui présente ses bouquins depuis trente ans et qui a l’enthousiasme d’un phoque en cage, la commerciale allumeuse, la commerciale tout le temps malade et déprimée etc.). Je m’inventerais des romances (ça booste l’audience et rien de tel qu’un chagrin d’amour pour me rendre sympathique) et ma librairie ressemblerait plus à un bar où les ivrognes sobres s’épanchent qu’à un lieu de culture et de loisirs.

 

Et si on était dans une Sitcom, mon épisode spécial nostalgie des premiers jours prendrait fin, il y aurait un zoom sur mon visage d’ange chérubin, un sourire niais en coin, les coudes sur le comptoir.

Un client me sortirait de ma rêverie, je répondrais comment ? le dernier Naruto ? oui il est sorti, c’est bon. Et je lui demanderais s’il trouve pas que mon métier est le plus chouette de la planète, et ce serait trop mignon. Sauf qu’il me regarderait bizarrement, répondrait ironiquement et tirerait la porte alors que y’a bien écrit qu’il faut la pousser (bordel). Je pense que lui il aurait tout faux au test de Rorschach.

 

 Des fleurs pour Algernon (Keyes)

Par Le libraire en question
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Mercredi 22 avril 2009

Je vais finir par lasser tout le monde avec mes images animalières, mais lui il a vraiment une tête de rongeur. Des sourcils très fins, limite invisibles (je suis absolument fasciné par les sourcils et leur fonction, notamment les miens qui sont parfaits et ordonnés, il ne me viendrait pas à l’idée d’y toucher), des petits yeux expressifs et la lèvre inférieure légèrement en retrait, laissant passer ses incisives (par contre je suis super pas fasciné par les incisives, mon cerveau a une logique bien à lui). Et en plus il a une voix de canard. S’il avait des pattes de loutre on pourrait en déduire que c’est un ornithorynque, mais c’est pas le cas. D’autant plus que ça se mérite d’être comparé à un ornithorynque ; porter un cartable trop grand, avoir les cheveux gras et les languettes de ses baskets par-dessus son pantalon c’est disqualifiant. Pour un rongeur par contre ça va, donc je reste sur mon idée première, c’était bien la peine de digresser.

 

Il me demande d’une voix toute timide si bonjour monsieur, je pourrais voir le dernier One Piece s’il vous plait ? Il articule peu et mal, mais j’ai pour ainsi dire l’habitude de la question, que je déchiffre du premier coup avec la perspicacité du maître en la matière que je suis. Comme je suis de bonne humeur, j’accepte avec le sourire et sans faire de remarque désagréable ou sarcastique. Bon pour bien lui montrer que je suis le chef, j’ai d’abord fini de rentrer la pile de nouveautés qui était juste sous mon nez, mais c’était uniquement pour qu’il en profite encore mieux, qu’il sache que son bonheur tient à pas grand-chose, que je peux briser son plaisir avec trois fois rien (je vous prierais de ne pas faire d’analogie douteuse, merci).

 

Il prend son manga rapidement entre ses petites pattes, comme s’il s’attendait à ce que je le lui reprenne immédiatement (haha c’était une blague, jamais tu le liras gratuitement ton One Piece, jamais !). Il a regardé à gauche, à droite, a remué son nez, a émis un petit son (un merci, j’imagine, mais avec ces voix haut perché on peut jamais vraiment savoir) et a filé dans un coin de la boutique. Je pense qu’il prend le manga pour une noisette et qu’il est parti le cacher quelque part, pour l’hiver. Il le renifle une fois de plus pour être sûr qu’il s’est pas trompé et commence la lecture.

 

Tout ça me rappelle que moi aussi j’ai tendance à sentir tous mes aliments, sans exception. J’ai évidemment, comme tout être humain normalement constitué, le réflexe de sentir la bouteille de lait (ouverte, évidemment, je suis pas le plus brillant de tous, mais je suis pas stupide). Car il n’y a rien sur terre de pire que l’odeur de lait tourné, et mieux vaut la sentir avant de verser le liquide où que ce soit (rien que d’y penser, j’en frissonne). Alors oui bon ok, j’ai un rapport un peu étrange à la nourriture. Disons pour résumer que comme je déteste me sentir mal (c’est pour ça que je ne bois pas d’alcool), je ne vais rien faire pour encourager cet état (c’est pour ça que je ne me shoote pas à la kétamine). Et par conséquent j’ai toujours un œil sur les dates de péremption ou sur l’aspect global d’un aliment. J’élimine tout ce qui me parait suspect ou un peu trop verdâtre. Je mise d’ailleurs beaucoup sur mon odorat, qui est pourtant aussi développé que mon palais (je saurais à peine reconnaître un vin rouge d’un vin blanc ou faire la différence entre du champagne et du cidre), c’est dire si je suis mal barré dans ce monde. D’ailleurs j’ai deux yaourts au bifidus actif (oui, j’accorde beaucoup d’importance au marketing et au packaging des yaourts) qui expirent à minuit pile. Je ferai mieux de les manger tout de suite.

 

Si vous avez pas de nouvelles d’ici demain, appelez le Samu.

Ah tiens mes lectures de l'autre jour ont été effacées.

Donc je disais que j'ai lu Thomas L'obscur (Blanchot), auquel j'ai rien pigé, puis enchaîné sur L'inconnu du Nord Express (Highsmith) et là ca va, j'ai tout compris, et là je lis Une prière pour Owen (Irving) et c'est tip top chouette.

Par Le libraire en question
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Lundi 20 avril 2009

En ce moment, je m’inquiète pour ma santé mentale.

 

Ceux qui me connaissent vous diront que je suis un peu un anti-superman : dans la vraie vie, le jour je suis un type super cool qui change le monde grâce à ses conseils avisés et qui paraît maîtriser n’importe quelle situation qui se présente, sans sursauter ni même sourciller (bon ok, je sourcille beaucoup), mais après, le soir, quand je rentre dans ma cabine téléphonique, c’est une autre histoire, je me transforme en dangereux hypocondriaque névrosé. D’ailleurs c’est pas pour rien que j’ai un blog, je m’en sers comme d’une thérapie. J’irais bien voir un professionnel, mais j’ai peur qu’il confirme que je suis irrécupérable, qu’il ne peut rien faire pour moi, mais que ça ne m’empêche pas de venir le voir chaque semaine, avec la CRISE chaque client compte.

 

Pour l’instant, on peut pas dire que la thérapie fasse des miracles, et j’ai beau ressasser tous mes souvenirs de jeunesse pour le plus grand bonheur des nostalgiques des années 80s et 90s, de Joey Jeremiah et de Dance machine (je comprends pas que ceux qui se permettent de montrer du doigt la tecktonik sont les mêmes qui se ruaient en masse à Bercy comme des veaux pour écouter Difool brailler en présentant Hadaway), mon état empire quand même, et je n’ai pas encore réussi à cibler le moment crucial qui y a mené (y’en a trop, en fait).

 

Donc oui, j’ai l’air parfaitement équilibré comme ça, et je le suis très probablement (comme dirait l’autre : ‘ne devient pas fou qui veut’), mais ce qui me chiffonne en ce moment c’est surtout le fait que ma mémoire me lâche lâchement. Jusque là, je me targuais de me souvenir d’un maximum de noms de mes clients. Pas besoin de leur demander à quel nom est la carte de fidélité, je tapais directement, ça impressionnait tout le monde, oui parfaitement, vous n’êtes pas qu’un client, vous êtes aussi un être humain avec un numéro de carte de fidélité et un nom. Mais ma mémoire est de toute évidence pleine, il faudrait que je fasse de la place, mais je n’ai pas le cœur d’en effacer comme ça, ça me paraît un peu cruel et arbitraire. Surtout, même pour les habitués que je ne vois plus, imaginons qu’ils reviennent du diable vauvert (je vois pas où ils auraient pu aller d’autre), j’aurais l’air de quoi si je leur demande leurs noms, finalement ? Est-ce qu’une grand-mère oublie le nom de son petit-fils, hein ? La date de naissance et le signe astrologique, je dis pas, mais le nom ?

 

Ma mémoire à court terme vacille et je commence à me demander si je vais pas moi aussi me mettre à me tatouer les noms de mes clients, avec leur photo juste à côté, sinon ça me servirait à rien. Je risque de manquer de place rapidement car comme je l’ai souvent mentionné ici, je n’ai pas un nombre de centimètres carrés très importants sur mon corps (je sens que je vais la regretter, celle-là). Et pour des raisons de visibilité, il faudrait que je me rase le torse, et ça croyez-moi, il en est hors de question. C’est beaucoup trop doux, je m’y passe régulièrement la main, franchement vous devriez essayer (mais une personne (féminine) à la fois, pour que l’expérience soit totale), c’est très apaisant.

 

Non seulement j’ai du mal à me souvenir des noms des nouveaux clients, mais en plus je m’invente des habitués qui n’en sont pas. Je demande à quel nom est la carte de fidélité, ils me répondent qu’ils n’en ont pas, je leur demande s’ils en sont vraiment sûrs, que je suis persuadé de les avoir déjà vus, et là ils me dévisagent, je vois bien que je les inquiète, qu’ils prennent peur, qu’ils croient à une mauvaise blague et que je ne les reverrai jamais. C’est dans ces cas là que je file dans la réserve me caresser les poils du torse.

 

Je me demande s’il y a un lien de cause à effet.

Par Le libraire en question
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