Où avez-vous atterri?

Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux.

Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça.

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Lundi 8 juin 2009

Je ne sais pas trop si c’est pareil à l’échelle nationale, je suis pas organisé comme une soirée électorale, je n’ai pas tous les chiffres en temps réel avec tout plein d’analystes avisés dans mon salon pour commenter les résultats, mais en tout cas ce que je sais c’est qu’à l’échelle de ma librairie, j’ai de plus en plus de mal à vendre des tomes 1.

 

Le monde de la Bd (et encore plus du manga, évidemment), est un monde de feuilletons de 48 pages plus ou moins inspirées aux codes narratifs très précis, l’un d’entre eux étant d’écrire ‘fin de l’épisode’ à la fin. Du coup on sait jamais vraiment en combien de tomes c’est prévu, sauf si on est dans le secret des Dieux et que c’est notre métier d’être au plus près de l’information, 24h/24, renseignant ainsi le pauvre client perdu qui se demande s’il devra encore attendre cinq ans avant d’avoir la fin de cette histoire (oui). Et cinq ans, en ces temps incertains, c’est long. Comme me l’a dit un client hier ‘j’aimerais pas mourir avant d’avoir lu la fin de l’histoire’. Personnellement je pense que ce sera le cadet de ses soucis et qu’il ferait mieux de se demander si oui ou non les anges sont asexués, mais ce n’est qu’un jugement personnel, chacun son truc.

 

Et nous vivons à une époque où tout défile rapidement et où il nous faut tout tout de suite. Un tome 1 c’est pas suffisant, ils nous prennent pour qui ces auteurs, nous on veut savoir comment ça se termine, tout de suite, sans attendre, et pas la peine d’en faire toute une tartine, 2 ou 3 tomes ça suffira, on est pas des vaches à lait, et de toute façon y’a plus de place sur nos Billy (pour les non amateurs Bds ou Suedois parmi vous, une Billy est une bibliothèque Ikea aux dimensions idéales pour les Bds).

 

Il faut dire que le lecteur il en a un peu marre d’acheter un tome 1, attiré par une poitrine prometteuse qui a tout l’air de libérer tout plein de magie trop chouette, accompagnée d’une boule de poils (là je parle d’une petite bestiole à côté hein, pour apporter un côté rigolo, n’allez pas vous imaginer des choses. De toute façon nous sommes en 2009, le poil n’existe plus), et d’attendre, encore et toujours que la suite sorte, en vain. Soit parce que le dessinateur a trouvé autre chose ailleurs qui n’implique pas de poils, soit parce que les gens, c’est plus ce que c’était et qu’ils n’ont pas été assez nombreux à succomber aux charmes de l’héroïne, alors même que cette quête initiatique de la fille d’un puissant guerrier qui cherche à se venger et dans le même temps à empêcher la fin du monde grâce à une boule de cristal bleu magique était tout ce qu’il y a de plus original. Allez comprendre.

 

Parce que oui, certains éditeurs font plus attention aux chiffres qu’au public, et si le seuil de rentabilité n’est pas atteint, puf, on arrête les frais, on coupe l’herbe sous le pied, on fait trois tours de pâté de maison en canard, bref, même si par ailleurs ce ne serait pas une catastrophe pour le groupe éditorial de sortir la suite (il paraît que les locomotives et autres gros succès servent à ça, en principe : lancer d’autres séries dont on sait qu’elles ne seront pas rentables), eh bien les réalités économiques sont omnipotentes et ouais, ok, vous avez vendu 10 000 exemplaires de votre dernier album, mais c’est 30% de moins que celui d’avant, alors vous êtes gentils, vous prenez vos pots à crayons et vous vous cassez, on bosse pas avec des losers.

 

Mais je m’emporte. Et quand je m’emporte, je suis pas super clair, désolé (et c’est pas comme si j’allais me relire et corriger. Je ferais un piètre éditeur).

 

Surtout que cette pratique était surtout en vogue il y a quelques années, là ça s’est un peu calmé, ils (les éditeurs, Soleil et Glenat en tête) se sont bien rendu compte que c’était pas forcément l’idée du siècle et que ça se retournait contre eux. Les réputations sont dures à défaire, demandez à ma copine d’Ibiza.


Petit aparté : si on avait pas laissé sa chance à Stephenie Meyer, aurait on droit au chef d’œuvre littéraire du moment, dans son ensemble ? hein ?  (aucune idée de si ce fut un carton dès le départ, d’ailleurs, mais là c’est tellement improbable, j’en avais tellement pas entendu parler avant que les trois ne soient sortis, que je crois à la success story à la Harry Potter (et là je sais par contre que c’était pas les queues fofolles partout sur les champs elysées à la sortie du premier tome avec tout le monde déguisé en mec qu’a une cicatrice)).

 

Résultat, là où avant on attendait entre douze et dix huit mois pour avoir la suite d’une série, maintenant c’est entre trois et dix mois, et ils annoncent bien sur l’album en combien de tomes c’est prévu. Ça me permet d’entendre bien plus souvent qu’avant que oui, ça a l’air super, merci bien de me la conseiller, mais je vais attendre que le tome 2 sorte, ça me fera plus à lire. Je sais pas pourquoi, mais je sens comme un cercle vicieux….

 

Indian Blues (Alexie)

Le dieu venu du Centaure (Dick)

 

Par Le libraire en question
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Vendredi 5 juin 2009

On peut pas franchement dire que je sois un as du marketing. J’en ai vaguement fait à la fac (oui parfaitement, je suis allé à la fac), mais il s’agissait plus de réunions entre glandeurs autour d’une table unissant leurs cerveaux embrumés pour décider si oui ou non c’est une bonne idée pour Good Year de faire des pneus roses que de vraies études de marché qui nous ouvriraient les portes d’un quelconque marchand de pneus lors de nos futures vies d’hommes encravatés (j’avais juste envie d’écrire « pneus ». J’ai remarqué que je le faisais jamais).

 

Tout ce que j’ai à faire marketingement parlant, ce sont des vitrines thématiques pour attirer l’œil et l’attention du passant bombardé d’images tout le long de son chemin (une thématique bikini est parfaite pour les plus récalcitrants, mais ça marche pas sur l’ensemble de la population, qui n’est pas encore prête pour mes innovations époustouflantes). Je fais aussi des mises en avant, j’écris des petits mots, j’évite de coller les ouvrages pornographiques à côté de Toto l’ornithorynque, je fais des piles et heu voilà, ça s’arrête à peu près là. On peut pas dire qu’il s’agisse d’une activité cérébrale très intense et que ça me donne droit à une plaque sur mon bureau où j’inscrirais ‘Le Libraire, Directeur Marketing’. C’est dommage d’ailleurs. Ce qui est encore plus dommage, c’est que je n’ai aucune idée de comment ça s’appelle ce machin qu’on pose sur le bureau avec son nom et son rang. Du coup vous devez pas bien visualiser, et l’effet est raté. Tant pis.

 

Ceci étant, j’ai beau être une chèvre (mais une chèvre vraiment chouette, du genre qui sent pas mauvais et qui va chercher le courrier), ça ne m’empêche pas d’être circonspect quand je vois certaines techniques utilisées par les éditeurs Bds.

 

Il y a évidemment les primes, mais ça j’en ai déjà parlé. D’ailleurs, la Fabrique Delcourt et l’album spécial 20 ans de Soleil sont sortis, n’hésitez pas à venir me les demander, histoire que je me trimballe pas ça en réserve trop longtemps. Surtout qu’il faut faire de la place, Soleil nous préparent des coffrets spécial 20 ans avec tomes 1 plus figurines. Ça va être génial. Ils avaient déjà fait un album pour leurs 18 ans, et du coup vivement l’année prochaine, qu’ils nous fassent une spéciale majorité Américaine.

 

Les éditeurs font appel aux coffrets, avec ou sans cale, pour appâter le collectionneur et les amateurs de beaux objets. Enfin beaux…je vais montrer personne du doigt (will the real Humanos please stand up), mais parfois on se demande si ‘beau’ faisait partie du cahier des charges. Coffrets qui ont parfois toutes les peines du monde à accueillir les albums en question tellement ils ont été créés au millimètre près (là je pense à Delcourt, et je vais même pas l’écrire en anglais pour que tout le monde comprenne bien).

 

Le nouvel objet à la mode semble être le fourreau. Bon, pourquoi pas. Sauf qu’ils (Dargaud/Dupuis) ont l’air persuadés qu’il suffit d’un fourreau pour relancer l’intérêt d’une série et que tout le monde se rue dessus pour que ça fasse un joli dessin dans la bibliothèque une fois mis côte à côte. Ils font un peu comme les éditions Atlas : le premier numéro double pas cher, et après ça revient au même de les acheter séparément.. Ils l’ont fait avec XIII, ça avait plutôt bien marché, puis avec IRS et Largo et y’a des chances que toutes leurs séries y aient droit, vu que ce sont les rois du relançage de série coûte que coûte. D’ailleurs j’écris cette chronique car tout à l’heure j’ai reçu l’édition spéciale de Djinn tome 1.

 

Alors y’a deux ans, ils ont fait ce tome à 7€ au lieu de 10€, avec un joli sticker édition spéciale dessus, pour qu’on comprenne bien qu’ils nous font une fleur sur ce coup là. L’année dernière, ils sortent ce tome 1 accompagné d’un carnet de croquis, pour 10€ (de mémoire), accompagné d’un joli sticker pour qu’on sache une bonne fois pour toutes que là c’est une affaire à ne pas rater, que c’est le moment de débuter la collection, faut savoir saisir les occasions en plein vol. Et donc là, pour fêter la sortie du tome 9, ils nous font le tome 1, une semaine avant, pour 5.99€. C’est bien vu. S’ils le font à 6.99€, ça se rapproche un peu trop des 7€ de la dernière fois et le département marketing montre qu’il est à court d’idées, et ça ils peuvent pas se le permettre, c’est un peu trop leur fond de commerce. Ils ont donc ressorti la bonne vieille idée du prix psychologique, ont baissé d’1€ (pardon, d’un euro et un centime), et hop, sur les étales, ils vont voir ce qu’ils vont voir.

 

Et dans le même temps, je reçois du Seuls tome 1 à 5€. Qui visiblement est un meilleur prix psychologique que 4.99€. J’y comprends plus rien.

 

Et puis ensuite, nous avons le cas Clair de Lune, et dont j’imagine que le directeur (je préfère me dire qu’il s’agit d’un homme) de collection est un département marketing à lui tout seul. Il nous a gratifiés d’un superbe bandeau rose (mais genre vraiment super rose) sur le dernier (j’espère) tome de Dom Zucker, avec imprimé un peu n’importe comment, mal centré, un texte dont j’ai oublié la teneur exacte, mais qui commençait par ‘Il est pire que le Dr House !’ et qui enchaîne sur ‘Il encule les nonnes’ etc etc. Ce que ne ferait jamais le Dr House. C’est ça d’engager des incompétents, ils écrivent n’importe quoi. J’en sais quelque chose.

 

 

 

(c’est un sujet plutôt inépuisable, j’y reviendrai de temps en temps. Ne serait-ce que pour parler des packs avec tome 1 et tome 7, des packs manga + dvd, des versions avec Ex Libris vendues deux fois plus chères, des versions avec couvertures alternatives et, le top du top, les vraies fausses bonnes idées. Notamment celle de tiens, si on faisait des pages jaunes dans le manga Banana Fish, rapport à la banane (ou au totem, l’huître), pour être bien certains de complètement rendre invendable une autrement trop chouette série ?)

Par Le libraire en question
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Mardi 2 juin 2009

Comme je l’ai souvent expliqué, je tente tant bien que mal de m’investir dans la vie locale, de promouvoir nos produits, de faire vivre la ville, d’attirer les jolies filles dans nos contrées (c’est ma spécialité), bref, j’ai un commerce et je le soigne.

 

Et ce Samedi, j’ai fait d’une pierre deux coups : j’ai animé la librairie en faisant venir un auteur, rendant ainsi tous mes clients super heureux comme s’ils s’étaient réveillés ce matin avec l’haleine fraîche dans un champ de lavande sans guêpes ni abeilles, et en plus c’était mon fameux auteur local que je coach tant bien que mal avec un étrier dans chaque main et le cœur aussi. C’est un peu encombrant à la longue, mais mon aide est trop précieuse pour que je laisse ces détails se mettre en travers de mon devoir.

 

Toujours est-il que j’avais tout bien préparé, de peur évidemment que peu de gens ne se déplacent, surtout que le long week-end de la pentecôte n’allait pas arranger les choses. J’avais prévu des jus de fruit, du café éventuellement, une ambiance feutrée, j’avais prévenu tout le monde, j’ai défendu à fond sa Bd pendant quinze jours (c’est épuisant), et au dernier moment j’ai hésité à courir chercher des fraises Tagada et des Granolas, mais j’avais peur d’en faire trop et que les clients soient gênés d’être venus les mains vides, pensant soudain que c’est mon anniversaire (mon anniversaire c’est le 26 Juin. Ça arrive à grands pas. Je dis ça comme ça, pour les éventuels clients qui lisent ce blog et qui sauraient pas quoi faire de leurs gâteaux au chocolat ce jour là).

 

Les habituels chasseurs de dédicaces étaient au rendez-vous. On peut toujours compter sur eux, c’est ça qu’est chouette. C’est pas pour rien qu’on voit toujours les mêmes têtes aux dédicaces partout en France, ils forment une vraie caste ultra organisée, se racontent les mêmes anecdotes encore et encore, sans jamais se lasser (‘et à ce moment là je dis à Loisel, écoute, ça fait 6 heures que j’attends, je veux ma fée clochette. Et tu devineras jamais ce qu’il m’a répondu…’), achètent des chaises pliantes au prix de gros, et je parie même qu’ils sont sur Twitter, tellement ils sont à  l’affût de tout tout le temps. C’est pour ça aussi que les auteurs en ont marre des dédicaces, ils voient tout le temps les mêmes têtes (‘à ce moment là le mec se ramène et à le culot de me demander une Fée clochette alors que l’organisation avait prévu une soirée cassoulet et que j’étais à la bourre. Tu devineras jamais ce que je lui ai répondu…’).

 

Et pour que mon auteur à moi sur qui je mise tous mes espoirs (d’ailleurs mon fils ou ma fille sera championne de tennis. C’est prévu. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour m’assurer une retraite convenable. Lui il aura interdiction de jouer au foot, c’est trop aléatoire, je peux pas attendre 20 ans et je veux pas qu’il traîne avec des abrutis toute sa vie (en dehors de moi, évidemment), et elle elle n’aura pas de poney, c’est trop cher et ça rapporte que dalle. Raquettes pour tout le monde), pour que mon dessinateur, donc, se sente un peu moins seul, j’avais prévu un camarade à ses côtés. Une double séance de dédicaces, la totale, la fête des voisins à côté c’est rien du tout, et ici au moins on est pas obligé de manger des quiches qui suintent.

 

Sauf que là, le second auteur est en retard, et ça me fout en l’air toute ma surprise party, mon poulain à l’air un peu bête tout seul à cette grande table, alors que le but du jeu serait plutôt le contraire : il faut qu’il domine l’étable tel un étalon avec des sabots dorés.

 

Je décide donc de lui passer un coup de fil pour savoir s’il est sur le chemin du bout de l’arc en ciel et s’il s’est pas perdu.

‘Bonjour c’est monsieur machin de la librairie bidule. Vous vous en sortez, c’est bon ?’

‘Ah ben en fait j’ai raté mon train, c’était un peu compliqué cette histoire’

‘Ah….heu…et du coup votre prochain est à quelle heure ?’

‘Je sais pas’

‘Vous voulez que je regarde sur internet pour être sûr que vous preniez le bon ?’

‘Non c’est pas la peine je suis rentré chez moi’

‘Pardon ?’

‘Ca m’a énervé, je comprenais rien, il y avait trop de guichets différents, j’ai pas réussi, j’ai préféré rebrousser chemin, la journée s’annonçait mal, c’était pas bon signe, autant rester chez soi dans ces cas là. Surtout que je viens gracieusement en plus.’

 

Ce qui n’est pas faux. Mais ça n’enlève rien au fait qu’il s’était engagé, que j’avais commandé une cinquantaine de ses livres exprès, qu’il fait beaucoup trop chaud en ce moment pour toute surcharge de travail, et qu’en plus il n’a pas pris le temps de me prévenir.

 

Bon, faut que j’aille prévenir mon poney doré qui rêvait de devenir étalon qu’il va devoir assurer tout seul dans le manège. Allez, c’est une question d’habitude, ça viendra avec l’expérience, et il faut bien se jeter à l’eau.

 

La machine à tuer (Vance)

Un Homme (Roth)

Et là je débute Terremer (Le Guin)

Par Le libraire en question
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Vendredi 29 mai 2009

Je commençais à stresser un peu, car en vrai j’avais super rien à écrire ce soir. Enfin rien qui me mette superbement en valeur et qui me fasse une fois de plus passer pour le Superman des libraires, mais avec un caleçon Gai Luron à la place des collants (remarquez, Superman il a p’têt un slip Gai Luron sous son slip tout uni, on en sait rien, faudrait demander à Loïs ou à Lex).

 

Aujourd’hui j’ai bien regardé d’un peu plus près la jeunesse qui traîne du côté des dragon ball d’occasion, vu que je trouve que la pile descend anormalement rapidement par rapport à mes ventes, mais bon, j’ai déjà écrit une note sur les vols et les koalas, c’est râpé.

 

J’ai mis dehors un type qui était rentré comme une fleur pieds nus et qui venait faire la manche dans la boutique. Mais j’ai pour règle de ne jamais pointer du doigt le malheur des autres, même (surtout) quand ils sentent la Villageoise périmée et même s’il me tape un peu sur les nerfs parfois quand il entre, s’accoude au comptoir comme s’il allait me demander un demi, me demande si j’aurais pas du feu, mon gars (non, désolé) et qu’il me raconte pour la centième fois que dans sa cave, il a des tintins, mais qu’ils sont pourris par l’humidité.

 

J’ai créé une carte de fidélité pour un jeune homme un peu timide qui parlait très doucement et avait la particularité de ne pas prononcer les voyelles. Autant dire que ça a pris un peu plus de temps que d’habitude pour réussir à comprendre son adresse, d’autant plus qu’il habite rue madame de Lafayette.

 

J’ai tenté d’appeler un client qui m’avait commandé six livres, que j’ai de côté depuis deux mois et qu’il n’est donc jamais passé chercher. Le numéro qu’il m’a donné était faux. Ou alors c’est un super bon acteur et il joue très bien la surprise quand je lui annonce qu’il est client chez moi

‘ah non vous faîtes erreur, moi vivant jamais je n’achèterai de bds, laissez-moi tranquille, brûlez ce numéro, oubliez que vous m’avez jamais entendu’.

 

Donc voilà, rien que du tout nul tout mou tout pas de quoi en écrire une jolie histoire fleurie avec des couronnes de lilas autour des hanches sans que vous vous demandiez, lecteurs volatiles facilement lassés que vous êtes (et je le comprends) et tels les téléspectateurs coincés devant la Nouvelle Star, pourquoi diable vous regardez/lisez cette merde, déjà ? Et je déteste l’idée qu’on n’envoie plus de sms pour me sauver de ma médiocrité.

 

Toujours est-il que pour me remettre de cette journée quelconque banale passée la tête dans les cartons de retour et dans un énième produit marketing Gaston (un Gaston spécial écologie. ‘fallait y penser. ‘sont forts en recyclage, c’est sûr), je me suis posé majestueusement sur mon canapé de compétition taillé à ma mesure (je vous entends ricaner au fond de la classe, ça suffit), j’ai pris mon livre, décidé à le terminer…et je me suis endormi. Il m'arrive souvent de m'endormir telle une crotte de libellule sur un tapis de souris, donc je me formalise pas et je me laisse faire. Et là, j’ai fait un rêve merveilleux pourtant très peu teinté d’érotisme exutoire : mon libraire (c’est dire si l’érotisme était très succinct, nos rapports étant absolument purement platoniques, enfin j’espère) me présentait un livre trop chouette, à côté duquel j’étais passé, qui rassemblait exactement tout ce que je cherchais dans une lecture en ce moment. Ils en avaient deux exemplaires. Le premier avait la couverture arrachée, et mon cœur en fit de même. Mais joie, le second était non seulement intact, mais en plus en anglais (je préfère la VO, de manière générale), et en plus moitié prix, pile dans mon budget. Il s’appelle ‘Challenges’ et de toute évidence, après avoir lu ce livre, je n’allais plus jamais être le même, j’allais enfin dominer le monde, là où Cortex a toujours échoué, j’allais tout comprendre à tout, finies les longues soirées introspectives chamaniques pour tenter de déterminer si j’arriverais à ralentir le temps si je cours très vite dans le sens inverse de la rotation de la terre (je tiens cette idée de Superman, justement. Et de Calvin & Hobbes). Je l’avais entre les mains. Il était mien. Je pourrais même dessiner la couverture (si je savais dessiner). Il existe, j’en suis sûr, je l’ai rencontré. Et comme un sombre crétin, je me suis réveillé. Je me réveille toujours. Pourtant je le sais que je suis bien mieux prisonnier de mes rêves.

 

Qu’à cela ne tienne, demain je pars en quête de ce livre. Je sais qu’il est là quelque part. Ca fleur bon la croisade.

Par Le libraire en question
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Mercredi 27 mai 2009
Vous l’aurez remarqué depuis le temps : je suis quelqu’un de très intelligent. Votre perspicacité vous honore. Et comme je suis très intelligent (merci de l’avoir remarqué), j’ai mis un technique sans faille pour ne pas avoir à me faire à manger : je me fais inviter.

 

Eh oui, il fallait y penser. Certes, l’autre solution consiste à manger au restau, laisser les pros faire le boulot, mais c’est bien mal connaître les réalités économiques du libraire. Il faudrait que j’en parle un jour, d’ailleurs, des salaires dans la profession. Tout un poème.

 

Après, ça ne se fait pas comme ça en deux minutes, de se faire inviter chez des gens qui ne me connaissent pas bien, qui savent juste que je vends des livres, que je sens bon les embruns et la loutre humide et que visiblement mon truc c’est pas trop les guerrières aux gros seins entourées d’elfes à lunettes. Ça fait un peu maigre pour me laisser croiser le chemin de l’argenterie de grand-mère. Du coup, je les travaille au corps. Je lance de subtiles allusions au fil des mois :

‘C’est sympa la saison des BBQ, non ? oui hein ? voilà voilà’

‘Si ça continue, on va bientôt plus pouvoir manger dehors. L’été indien c’est vraiment l’arnaque. Ça doit être sympa de manger dehors. Non ? oui hein ?’

‘Ah, l’odeur de la dinde. J’en ai pas mangé depuis que ma mère a décrété que les bigorneaux c’est meilleur pour la santé. Oui c’est un peu n’importe quoi. Mais ça doit être sympa de manger une dinde. Oui hein ?’

‘Bon et sinon vous faites quoi ce soir ?’

 

Bref, je balance de l’image subliminale régulièrement, et de temps en temps, ça marche.

 

Celui sur lequel ça a marché immédiatement c’est un client (que j’aime) qui vient tous les jours. Tous les matins. Et ce depuis le début. Forcément, ça crée des liens. D’ailleurs, un peu comme avec les enfants quand on impose un couvre-feu et qu’ils ne sont toujours pas rentrés, s’il n’est pas là avant 12h30, je m’inquiète, je suis pas tranquille. Il le sait pourtant qu’il doit me prévenir s’il a des rendez-vous ou des imprévus. Et c’est pas parce qu’il a 60 ans qu’il doit pas se plier aux règles de la maisonnée. D’ailleurs, c’est encore mieux, non seulement il m’invite régulièrement à déjeuner chez lui (de l’excellent pâté de Dordogne, de la salade et du jambon, accompagné d’un gâteau de riz, généralement), mais en plus il m’amène de quoi me faire des mets succulents (de la salade, des noix et du pâté, généralement). Non vraiment, j’ai bien joué le coup.

 

Je sais que certains lecteurs sont perdus, vous ne comprenez pas pourquoi moi, le libraire asocial, je préfèrerais manger accompagné de clients, forcé de leur faire la conversation, dissertant sur les nouveautés à venir entre deux bouchées de poule au pot, pourquoi diable je préfèrerais ça plutôt que d’être tranquillement autour de ma table à manger un paquet de chips, les pieds sur la table et la main dans le jogging façon Al Bundy. Eh bien ma foi, la raison en est très simple : parfois, j’aime bien. Oui je sais. Ça fait toujours un choc. Une petite sortie mondaine de ci de là n’est pas pour me déplaire. Par contre, mes hôtes sont évidemment triés sur le volet. Ils se comptent sur les doigts d’une main gauche d’un pingouin manchot.

 

Et ce soir, ça a enfin marché. Après des années de travail au corps, un couple de clients (que j’aime) m’a invité pour l’apéro. Carrément. Ça sent le Ricard jusque dans l’cœur des tomates cerise, ça va être chouette. Maintenant il faut juste que je fasse bonne figure, que je me tienne bien, que je ne regarde pas le chat de travers et que je m’arrange pour qu’ils me proposent un BBQ la prochaine fois.

 

J’apporterai les Marshmallows.

 

 

J’ai lu rapidement Intermezzo (Giraudoux) et là je me plonge avec délectation dans La route du retour (Harrison)

Par Le libraire en question
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Lundi 25 mai 2009

Ce qui est bien avec le mois de Mai c’est que toutes les forces de l’univers se sont concentrées pour nous apporter un maximum de jours fériés : l’internationale socialiste, les acteurs de la seconde guerre mondiale (bien joué les gars, pile une semaine d’intervalle, fallait y penser), et même Jesus y a mis du sien. Jesus qui, s’il n’avait pas été aussi pressé de choisir sa date se serait rendu compte qu’elle tomberait le 1er Mai en 2008, c’est pas bien malin. Bon cela dit, comme il a aussi apporté le lundi de Pentecôte pour qu’on soit vraiment sûr qu’on se souviendrait de lui (perso je trouve que Noël est sa fête la plus réussie, au moins y’a de la dinde et plein de coffrets à offrir), on peut facilement le lui pardonner. Je dis ça, mais à vrai dire je suis pas bien sûr de faire la différence entre pâques, l’ascension, la pentecôte et l’assomption. Y’a que Noël que je maîtrise. Et le fait que normalement je devrais pas travailler ces jours-là mais que allez, quand même, soyons fous, ouvrons la librairie, on verra bien si tous les chrétiens de France décident de venir fêter leur ferveur spirituelle en augmentant leur collection de bandes dessinées.

 

De toute évidence, quand un long week-end est possible, il faut croire que le désir d’évasion supplante celui de me tenir compagnie. Heureusement que je peux néanmoins compter sur les touristes, qui eux aussi, y’a pas de raison, ont droit à leurs jours fériés liés à Jesus et à la guerre. C’est ça l’Europe : chacun profite des bonnes idées des autres. Et quand un pays (la France) a une super mauvaise idée (Hadopi), l’Europe arrive pour dire que bon, autant sur ces histoires de barbu qui monte au ciel, on dit pas, autant là c’est un peu n’importe quoi, soyez réalistes. C’est chouette, l’Europe, ça donne envie d’aller voter un dimanche chômé. Voilà pour le côté politique archi militant de ce blog, j’espère que vous avez aimé.

 

Et donc ces derniers jours j’ai eu des Espagnols, des Hollandais, des Japonais (l’Europe s’étend) et quelques Français. Enfin quand je dis ‘j’ai eu’, je veux évidemment dire qu’ils ont franchi le pas de la porte. Je ne fais pas la collec d’étrangers. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir du succès auprès des femelles de tout plein de pays différents (bon ok, y’a juste eu une Islandaise, une fois), qui ont l’immense avantage de ne pas comprendre ce que je dis (et inversement. C’est tout bénef’).

 

‘Bonjour monsieur’, me dit une demoiselle avec ce délicieux accent allemand qui me tétanise sur place.

‘’jour’

‘Vous avez le manga Perfect Girl ?’ demande-t-elle avec une prononciation parfaite.

Ces étrangers et leur acharnement à montrer qu’ils manient mieux les langues que nous…

 

J’hésite à lui répondre en Allemand (et à me ridiculiser). En vrai je n’hésite pas du tout, j’ai été traumatisé par quatre années d’études supérieures incluant de l’Allemand, et j’ai juré sur la tombe du soldat Allemand inconnu que jamais plus un mot de cette langue ne titillerait ma glotte délicate. Et puis après tout, elle est sûrement en France en échange scolaire, et ils seraient pas contents dans son école de savoir qu’elle ne parle pas Français 24h/24, y compris pour demander une tête de veau.

 

Je lui explique donc que je ne connais pas ce manga, tout du moins son nom anglais en Allemagne, mais que, pour fêter la fin de la guerre entre nos peuples et la montée de Jesus au ciel, je vais chercher sur internet.

 

Et le titre du manga en Japonais en France c’est Yamato Nadeshiko. Ah. Forcément, j’avais pas fait le rapprochement.

‘Vous avez le numéro 21 ? ils n’en sont qu’au numéro 20 en Allemagne’ (y’a pas à dire, son Français est largement meilleur que mon Allemand, voilà bien quatre années fichues en l’air)

‘Ah non, là on en est au tome 4 en France, désolé’

 

L’harmonisation Européenne c’est pas encore pour tout de suite…

 


La course au mouton sauvage (Murakami)

Le Montespan (Teulé)

Le prince des étoiles (Vance)

Par Le libraire en question
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Mercredi 20 mai 2009

A y’est, je suis officiellement un vieux con.

Oui, je sais, vous étiez nombreux à vous en être rendu compte avant moi, mais là ça me frappe comme un boomerang qui ne reviendrait pas et qui se planterait dans mon crâne mou.

 

Donc oui, non seulement j’empêche les jeunes hommes pré pubères de faire leur éducation sexuelle via des images très explicites sorties du bac ‘interdit aux moins de 18 ans’ (y’a une recrudescence en ce moment, je soupçonne les abeilles et les papillons d’y être pour beaucoup), mais en plus je ne me suis pas encore enthousiasmé pour une seule Bd sortie cette année. Ah si, Jolies Ténèbres. Mais c’est tout. Ah non y’a eu Alpha aussi. Mais c’était au tout début de l’année, et depuis rien, que dalle, nada, vaches maigres, j’ai rien à conseiller à personne, c’est morne plaine, y’a plus un seul duel sur la place, même les putes s’ennuient (je sais pas si ça se voit, mais je regarde Deadwood en ce moment).

 

Ça me permet de mettre un peu de fonds en avant (notez le jeu de mots subtil), de dire à mes clients que oui, non, j’ai rien à conseiller en ce moment, mais vous avez vu ma super sélection de super Bd américaines qu’il faut avoir lues dans sa vie au moins cinq fois tellement elles sont beaucoup mieux que toutes les Bds sorties chez Horizon combinées depuis la nuit des temps ? C’est toujours joyeux de vendre De mal en pis et David Boring, mais c’est pas comme ça que je vais rendre heureux le fan de Largo Winch. Car même pour lui j’ai rien dans ma hotte, les lutins sont visiblement en train de faire de la luge au lieu de bosser (et ils ont bien raison).

 

Et là je viens de terminer ma pile de Bds de la semaine, et pareil, rien de bien fameux, rien qui fera illusion devant mes clients. Surtout que là je passe pour un vieux gros grincheux grabataire grisâtre, mais je sais faire la part des choses et trouver de bonnes choses partout, quel que soit le style. Mais pas depuis quatre mois. Et quatre mois, c’est long. Surtout que moi je me nourrie de l’enthousiasme des autres, et comme le mien est communicatif, si j’en ai pas, par définition, je peux pas le transmettre, et la réciprocité ne se fait pas, et la roue ne tourne plus, je ne peux plus acheter de voyelles ni choisir le frigo pour 8 000 Francs (je plains la plus jeune génération qui n’a pas connu cette partie magique de La roue de la fortune, quand les candidats choisissaient leurs cadeaux en fonction de leur cagnotte. La production s’est dit qu’au XXIème siècle, une grosse paire de seins c’était plus vendeur et plus bouche trous. Grossière erreur).

 

Donc voilà, pour tous ceux, et ils sont nombreux, qui se plaignent que je passe ici mon temps à raconter ma vie et à digresser alors que ce qui les intéressent vraiment c’est savoir s’il faut ou non acheter le dernier Schtroumpfs, sachez que c’est pas que je ne veuille pas parler des sorties, c’est surtout qu’elles n’en valent pas particulièrement la peine. Et aussi qu’on s’ennuierait (encore plus) ferme si je me la jouais chroniqueur du dimanche.

 

Bon allez, je retourne à mes romans (Les Hauts de Hurlevent, pour être précis).

Par Le libraire en question
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Lundi 18 mai 2009

Aujourd’hui, samedi, je me suis fait beau. Enfin encore plus beau, je veux dire.

Je me suis lavé entre les orteils, derrière les oreilles, me suis coupé les ongles, je suis beau comme un sou neuf, comme un euro bien brillant, pas comme une pièce de 1 centime.

 

Car aujourd’hui est un grand jour. Aujourd’hui prennent fin de longues semaines d’attente pendant lesquelles je trépignais sans trouver le sommeil (faut que je trouve un moyen de trépigner sans bouger). Pourtant, je suis vieux, un blasé de la vie, j’ai tout vu tout vécu, plus grand-chose ne m’excite, pas même des défilés en bikini devant la boutique. Ou alors elles devraient être en bikini et sur le dos d’un chameau déguisé en pingouin. Là je me dirais que oui, en effet, je suis surpris, j’avais encore jamais vu ça, je me croyais blasé, mais non, j’ai retrouvé goût à la vie, merci les chameaux ! Merci les pingouins ! Tenons nous la main ! Et toi avec ton bikini, tu te sens pas ridicule comme ça, en plein mois de Mai ? N’importe quoi les gonzesses pour se faire remarquer, elles feraient mieux de prendre exemple sur les chameaux.

 

Alors oui donc en fait la librairie d’en face accueille en ce samedi un auteur que je voulais absolument rencontrer tellement je trouve le livre que j’ai lu de lui super chouette. Je vous cache pas que généralement ça me laisse froid. Etant moi-même écrivain de blog, je sais à quel point nous autres les artistes talentueux ne sommes que des Hommes comme les autres. Ils sont très peu nombreux ceux que j’aimerais rencontrer, mais lui en tout cas est sur la liste, juste en dessous de Maggie Gyllenhaal (qui n’est pas écrivain, je sais, mais je m’en fiche tant qu’elle s’habille en secrétaire). Pour des raisons évidentes, je ne peux donner le nom de cet auteur, ce qui est dommage d’ailleurs, je lui aurais bien fait de la pub, on a toujours besoin d’un coup de pouce d’un collègue (et non, ce n’est pas Jaenada, lui a y’est c’est bon c’est fait on est copains, je suis sûr qu’il m’enverrait ses vœux tous les ans s’il avait mon adresse et s’il se souvenait de moi).

 

J’avais préparé mon exemplaire à faire dédicacer. Pareil, je ne le fais jamais, j’en vois rarement l’intérêt. Ce qui est un comble pour un lecteur de Bds, mais honnêtement, je m’en fiche royalement d’avoir un dessin rien que pour moi. Quand je le fais, c’est vraiment dans l’optique ‘allez je soutiens l’auteur, je lui achète son album et je lui demande de me faire une loutre qui joue de la basse’ (véridique). D’ailleurs je ne sais pas trop comment ça se passe du coup les dédicaces littéraires. Ils écrivent un texte rien que pour nous ? Ils nous lisent un passage du livre et on applaudit, les larmes aux yeux ? Ils demandent ‘c’est pour qui ?’, signent, rajoutent ‘veuillez agréer mes salutations les plus sincères’ et crient ‘au suivant’ ? ça fait beaucoup de pression sur mes frêles épaules, j’espère que je serai à la hauteur.

 

D’ailleurs à y’est, c’est l’heure, j’ai enfin réussi à mettre mon dernier client à la porte tout en gardant un œil sur l’autre librairie pour vérifier qu’il est toujours en place et que tout le monde a déjà eu sa signature, allez, je me lance, j’espère que ma chemise est toujours bien repassée et que je sens bon l’herbe folle des prés du bout de l’arc en ciel.

 

J’arrive devant la table, le livre pressé contre ma poitrine, je m’assieds en face de lui (tant qu’à faire) et je lui dis ‘bonjour monsieur ‘nom du monsieur’’, je suis très content de vous rencontrer, vous êtes rudement chouette, on dirait que vous aussi vous revenez d’un pré fleuri’. Bon, j’ai pas exactement dit ça, même si je modifie pas grand-chose, mais c’est l’idée. On a discuté, il avait l’air sincèrement content de me voir tout enthousiaste (mais je sais rester digne dans mon enthousiasme hein, je suis une groupie certes, mais une groupie qui sait se tenir et s’intégrer), je lui ai demandé s’il pouvait me faire un dessin, tant qu’à faire, il m’a regardé d’un air amusé et s’est prêté au jeu. C’est d’ailleurs plus réussi qu’un certain nombre de Bds qui sortent ces derniers temps. Finalement ça se passe plutôt naturellement, tout va bien, je sens qu’il est sur le point de me demander mon adresse pour m’envoyer ses vœux dès que possible (a priori pas avant Janvier), quand une dame incroyablement malpolie se mêle à la conversation.

‘J’espère que vous serez aussi enthousiaste pour mon livre, je viens le dédicacer à la rentrée’

‘Ah heu je l’espère aussi’, dis-je poliment, sous entendu ‘ouais ouais c’est bon, tu me laisses avec monsieur maintenant, je partage pas, et puis je suis pas comme ça moi, je m’enthousiasme pas d’un rien, j’ai un blog, je suis écrivain, il en faut beaucoup pour mériter mon attention’

‘Cela dit c’est de la poésie, vous ne devez pas en lire, de la poésie, je suis sûre’

Alors voilà, je vends des Bds donc forcément je ne lis pas de poésie. Déjà que personne n’en lit, de la poésie, alors un vendeur d’images avec des fautes toutes les deux cases et des bulles qui riment même pas…Je garde tout de même mon calme, je n’aboie pas sur les inconnus sans raison, après tout elle dit sûrement ça car elle est sur la défensive, elle sent qu’elle n’est pas au même niveau que les deux auteurs qui se dressent assis devant elle.

‘Ah heu non j’en lis pas mal en fait de la poésie, je n’ai rien contre’

Ce qui est vrai, par ailleurs. J’ai toujours quelques recueils au pied de mon lit, juste à côté des Picsou Magazine récupérés dans une brocante récemment.

‘Oui mais il y a eu autre chose depuis Hugo vous savez’ répond-elle en gloussant, pleine de suffisance, comme si je n’avais lu que ce qu’on me forçait à ingurgiter au lycée.

 

Elle peut toujours se brosser pour que je me nettoie les doigts de pieds quand elle viendra dédicacer.

 

Demain les chiens (Simak)

Petit Dejeuner chez Tiffany (Capote)

L’homme dans le Labyrinthe (Silverberg)

Par Le libraire en question
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Vendredi 15 mai 2009

Aujourd’hui j’ai appris une nouvelle déchirante. Elle est déchirante parce que je suis un petit être de chair et de sang et de cœur gros comme ça. Si je n’étais que purement commerçant détaché, elle ne serait pas déchirante, elle serait seulement comptablement pénible.

 

D’ailleurs, l’émotion m’étreint tellement que je ne serais pas surpris de voir se matérialiser des larmes sur ces pages, c’est dire. Heureusement que je suis un homme, un vrai, et que je ne pleure pas pour des broutilles, ça c’est bon pour les gonzesses qui ne savent pas se tenir en société ni toutes seules sur leur canapé, un pot de Nutella dans chaque main (nous au moins on a la décence de se bourrer la gueule quand on est chagrinés).

 

Oui alors donc ne tournons pas autour du pot à Nutella, aujourd’hui un de mes meilleurs clients m’a annoncé qu’il me quittait. Enfin qu’il quittait la région, et moi avec. Je le lui pardonne facilement, car je me doute qu’il doit être torturé et infiniment tourmenté pour en arriver à cette inéluctable solution. On ne me quitte pas comme ça sur un coup de tête ou sur une promesse d’ascension sociale.

 

‘C’est rien de grave j’espère ?’ m’enquis-je immédiatement

‘Oh non j’ai demandé ma mutation et elle a été acceptée’

Peut-être m’accordé-je un peu trop d’importance dans la vie des autres, c’est toujours ce que m’ont reproché mes ex

‘Tu te crois beaucoup plus important pour moi que tu ne l’es vraiment, alors arrête d’appeler s’il te plait, t’es saoulant’ est une phrase qui, étrangement, résonne encore dans mon cœur meurtri par tant de défections.

 

Des clients qui déménagent, j’ai déjà soulevé la question, il y en a un paquet. Rien que l’année dernière j’ai 2% de mon chiffre d’affaire qui s’est envolé avec le départ de trois personnes, et on récupère pas des gros clients comme ça d’un claquement de palme d’oie. Ou alors ils se fournissent tout simplement chez la concurrence ou sur internet, les doigts de pied en éventail à côté de leur clavier (moi mes doigts de pied me donnent super pas envie d’acheter des livres ou quelque produit culturel que ce soit mais bon, chacun son truc). Et le jour où j’en croiserai un chez la bouchère ou à la Foire fouille, un qui soi-disant est parti au Tibet soutenir les lamas (il aurait eu l’idée en voyant une couverture de Bd bien célèbre), il s’en suivra un sentiment de gêne intense, une trahison palpable, l’équivalent de croiser son ex femme, fraîchement divorcés, dans les bras de son meilleur ami dans un manège à Eurodisney (le pire étant bien sûr de se retrouver juste derrière eux dans cette espèce de torture lobotomisante qu’est l’attraction It’s a small world, avec sa chanson de l’enfer que j’espère vous avez tous en tête à présent. De rien).

 

Oui donc sans vouloir jouer les Caliméros ni les Princesses Sarah, j’ai l’habitude qu’on m’abandonne. Sauf que là, lui, je l’aimais bien, c’était presque devenu un ami et surtout, surtout, il écoutait mes conseils aveuglément. C’est pas tous les jours que je tombe sur un client qui a le bon goût d’avoir mes goûts. Bref, la perle rare, celle qui égaie mes journées monotones et qui accueillera en son sein une jeune pousse prometteuse et brillante que je n’ai qu’en un exemplaire (je parle d’une Bd hein, soyons clairs). Celle qui a l’ouverture d’esprit de ne pas être trop snob tout en sachant remarquer la qualité là ou elle se trouve et là où je l’ai montrée du doigt (cf parenthèse précédente).

 

Et comme dirait ma mère, je l’ai encore laissée partir, celle-là.

Par Le libraire en question
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Mercredi 13 mai 2009

Oui bon ok, je l’admets, je fais du copinage à fond. C’est un simple échange de bons procédés : beaucoup de gens m’aiment, et du coup moi je leur rends leur amour à ma manière.

 

Autrement dit, si vous avez votre nom là sur la gauche, il y a de fortes chances pour que vos livres se retrouvent exposés et mis en avant beaucoup plus longtemps que la moyenne des livres de votre catégorie (vous noterez comme j’esquive toute connotation de valeur). Eh oui, tous les autres auteurs sont logés à la même enseigne : le mérite. Je sais, c’est injuste. Mais bon, c’est surtout que les gens là sur la gauche le méritent par défaut. On obtient pas mon amour ni une forte exposition médiatique sur ce blog comme ça sans talent. Moi-même, quand je sortirai un livre, je serai en bonne place sur la gauche. Il y a de fortes chances pour que je m’y retrouve tout seul, d’ailleurs, je peux pas prendre le risque qu’on me fasse de l’ombre, désolé les copains et copines, sachez que je vous ai aimés.

 

Ce que je préfère, c’est quand un client achète un de ces ouvrages, me l’apporte au comptoir et que je lui dis, nonchalamment que ah, très bon choix, je connais l’auteur figurez-vous, il/elle m’aime beaucoup, vous avez tous très bon goût, vous avez une carte de fidélité ?

 

D’ailleurs, tant qu’on est sur le sujet, nous avons dans notre petite bourgade une célébrité locale. Je ne peux pas dévoiler son nom, pour me protéger moi d’une part, mais surtout lui d’autre part. C’est un jeune auteur qui débute et qui connaît son petit succès grâce à une série chez Glenat. Oh certes je lui donne un petit coup de pouce quand j’en ai l’occasion, j’affiche ses originaux (il faut voir comme ses yeux luisent quand il passe à la boutique et lève le regard vers ses planches, des yeux qui expriment un sentiment de réussite, de ‘a y’est j’y suis, je suis un grand’. Non vraiment, l’étrier, c’est mon dada, je suis un mécène, un dénicheur de talents (un sacré fumiste)).

 

L’auteur en question, que nous appellerons Wayne (sa Bd préférée du moment est le dernier Wayne Shelton, c’est pour ça) pour plus de commodité, était dans la boutique au moment ou ce client tout rabougri (dans ma bouche, rabougri n’est pas une insulte (that’s what she said)) est entré. Il a un petit nez retroussé et tient ses mains devant lui comme s’il gardait précieusement un hareng pour le manger plus tard. J’espère d’ailleurs que c’est pas le cas, je suis pas un grand fan des harengs, c’est moche et ça pue (‘that’s what…’). Je lui explique que même si je suis très occupé à donner des conseils à un petit jeune qui débute dans le dessin professionnellement depuis 15 ans, je peux néanmoins être exceptionnellement dérangé, des fois qu’il aurait besoin d’un conseil ou d’un renseignement ou qu’il se demanderait s’il n’y aurait pas trop de gens qui m’aiment et que du coup je ne le vois pas.

 

‘Non merci, je regarde, merci’

Visiblement il n’est pas à l’aise. Je l’observe discrètement qui farfouille un peu partout, lève les yeux, lève la tête, lève les sourcils, et telle la chouette qui se rend compte que bordel, le petit rongeur qu’elle avait repéré l’autre jour n’est plus là, qu’est ce que je vais bouffer ce soir moi ?, eh bien il commence à paniquer (les chouettes ne mangent pas de harengs, il lui sert à rien celui qu'il tient dans les mains). Il rougit, s’agite, continue de fouiller, et perd de toute évidence son sang froid. Il rassemble tout son courage et vient me voir, rassuré par mon sourire rassurant de commerçant qui sait rassurer.

‘Heu vous auriez la Bd ‘X’ ?’ (c’est pas le vrai nom de la Bd hein, là je camoufle habilement)

‘Ah, désolé, je l’ai eue mais je l’ai pas gardée. Pas vraiment le public ici et puis bon, c’était sympa mais sans plus, je vous la conseille pas forcément’

‘En fait c’est moi l’auteur’

‘Ah….heu…vous avez vérifié dans les bacs d’occasion ?’

 

Oui je sais. C’est assez horrible. Mais bon, je peux pas non plus soutenir TOUS les auteurs locaux, j’en ai déjà un sous mon aile, ça demande de l’énergie. Et entre lui et mon blog, je n’en ai plus en rabe. S’il sort un second album, je verrai ce que je peux faire…

Malevil (Merle)

Par Le libraire en question
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