Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans
ce milieu merveilleux. Ou alors
c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça.
Han, je me rends compte que j’ai oublié de parler de mes lectures de fin décembre.
Certes je suis libéré, à cette période, de mes obligations de lectures de Bds nouvelles et éclatantes mais qui ternissent dès les premières pages, mais comme je ne suis pas libéré de mes
obligations de bosser plus que d’habitude (oui je sais, vous me plaignez) eh bien mon rythme s’en ressent.
Et puis de toute façon, si vous voulez tout savoir, j’avais plutôt envie d’être
blotti contre mon Mogu jaune éclatant à jamais, lui et revoir l’intégrale de Six Feet Under. Ça ne m’a pas empêché de lire deux ou trois broutilles :
J’ai commencé à parler de La servante écarlate, et donc je confirme : c’est un
sacré chef d’œuvre trop chouette, et la fin est absolument remarquable. Après ça y’a eu un entracte, avec La tour de verre, de Silverberg, qui est dans la lignée de sa lignée, à savoir de la Sf
bien prenante avec des idées intéressantes, même si là c’est pas très développé et que c’est loin d’être son meilleur.
Paddy Clarke ah ah ah (Doyle) : tip top chouette, si ce n’est que c’est
globalement traduit avec les pieds et qu’ils ont eu l’intelligence de raconter les dix dernières pages sur la quatrième de couv’. Quatrième de couv’ complètement à côté de la plaque, d’ailleurs,
ils devraient virer leur quatrième de couvreur, chez 10-18. Par contre le roman est excellent.
Chroniques des années noires (Robinson) : voilà un gros pavé de 1 000
pages ma foi bien prenant et assez impressionnant d’érudition. Je m’attendais pas du tout à ça, donc heureuse surprise, même si pas toujours facile à suivre.
Le diable et Daniel Silverman (Roszak) : je connaissais l’auteur de nom et
réputation, et il faut croire qu’elle est justifiée. C’est bourré d’humour et de mordant et il sait être grave quand il le faut. Curieusement ça m’a fait penser à du Jaenada par moments, pour
ceux que ça pourrait motiver. Bon par contre il faut pas être allergique aux débats sur la religion et l’intégrisme chrétien.
Et là j’ai commencé depuis deux jours Ada ou l’ardeur, de Nabokov, que je gardais
dans un coin en attendant le bon moment. Et là c’est le super bon moment. Et j’ai décidé de placer la barre très très haut en ce début d’année. Et pour l’instant je suis tout ce qu’il y a de plus
soufflé sur place.
Bon je reviens demain en principe pour la reprise de nos programmes habituels, je
vais tenter de ne pas faire une note sur mon inventaire, vu à quel point il fut passionnant, ce serait dommage de perdre tous mes lecteurs dès le mois de Janvier.
Vous serez heureux d’apprendre que tout s’est bien passé. Les tendances et les
statistiques étant ce qu’elles sont, neige ou pas, il pouvait difficilement en être autrement, et si en 2009 (et 2010, d’ailleurs, allons de l’avant) on ne croit plus aux maths, alors où va-t-on,
je vous le demande ?
D’ailleurs en parlant de statistiques, il est assez rassurant de voir chaque année
les mêmes cas de figure, ça prouve que le grand ordre cosmique est toujours en place, et ce malgré les signes évidents de l’arrivée prochaine de l’apocalypse. J’ai donc bien sûr eu droit à des
demandes de toute dernière minute, de préférences ultra pointues (‘c’est pour un enfant de 8 ans qui rêve de faire des loopings en avion, vous avez des Bds sur ce sujet ?’) ou ultra vagues
(‘oui bonjour monsieur, je vous le dis de suite, je déteste la Bd, mais on m’a demandé d’en acheter une, n’importe laquelle, de toute façon, pour ce que ça vaut…’). Il y a aussi eu les impatients
de tout bords, vous savez, ces mêmes qui soufflent fort sur le quai de la gare quand on annonce un retard, pour bien montrer que pfff, ils sont pas contents, pfff, comme si ça allait changer
quelque chose. Pfff. Mais comme je suis un exemple de diplomatie et que je tente à tout prix de montrer que oui oui, je vous ai vu, j’arrive de suite, y’a pas le feu, je fais aussi vite que je
peux, je sais bien que c’est pénible de faire ses courses au dernier moment et de cavaler partout, c’est pas pour rien que moi je n’en fais pas, ça se passe pas trop mal, ces mêmes impatients se
souviennent qu’ils peuvent aussi sourire et à y’est, la voilà la joie de Noël, c’était pas si compliqué, si ?
Et comme chaque année, vous allez avoir la personne mécontente. A qui, si j’en crois
son regard lanceur de couteaux aiguisés, j’ai tout simplement gâché Noël et la vie et qui va me faire une pub d’enfer, ça va pas se passer comme ça, croyez-moi.
Alors, pourquoi est-ce que la méchante sorcière de Blanche Neige (je me souviens
aussi d’une sorcière dans une émission télé avec Chantal Goya dedans, autant vous dire que j’en fus traumatisé) en veut à la jolie biche majestueusement tachetée que je suis ? Tout
simplement parce que sa commande n’est pas arrivée à temps. Vous avez beau ne rien garantir, bien prévenir que normalement ça devrait être bon, qu’ils mettent rarement plus de 5 jours pour me
livrer, mais on sait jamais, c’est les fêtes, ils sont débordés de champagne, les Fenwick glissent plus que d’habitude, et puis vous savez ce que c’est que les intérimaires, ça fait un peu
n’importe quoi, d’ailleurs regardez mon apprentie là bas, elle à les doigts pris dans le Scotch, je vous le dis moi, la main d’œuvre bon marché c’est plus ce que c’était, eh bien malgré ça ils
vous affirment que sisi, vous nous aviez affirmé que ça arriverait à temps, sinon on est pas bête, on serait allé les chercher ailleurs.
Mais il faut croire que ça fait du bien de gueuler sur quelqu’un, même une biche de
bonne foi, même une biche qui fait l’effort de prendre son petit téléphone et d’appeler le distributeur pour savoir où en est le colis (il est en préparation, vous l’aurez demain ou après demain
(bon en l’occurrence ce fut 4 jours après, vu qu’ils ne me livrent pas le samedi)) même une biche qui commence à en avoir un peu ras le bol qu’on lui reproche d’avoir fait partie du commando qui
a tué la mère de Bambi et qui va finir par perdre patience. Je suis fin psychologue, je sais bien qu’en vrai cette personne ne fait que transposer sa colère envers elle-même sur le premier
commerçant qu’elle croise, elle s’en veut de s’y être pris si tard, elle le sait pourtant que Noël ça arrive vite et que le monde n’est pas à ses pieds.
Ou alors c’est juste une vieille bique.
Vous l’avez tous entendu, il parait que de plus en plus de gens revendent leurs
cadeaux sur Internet (( 36% y seraient prêts) c’est mal)). A la librairie c’est pareil, j’ai de plus en plus de monde qui, décomplexés, viennent soit revendre des Bds dont ils ne veulent pas et
qui n’ont pas été achetées chez moi, soit échanger une Bd conseillée par mes soins. Autant dire que dans ces cas là l’accueil n’est pas chaleureux, ils ont droit à tout un interrogatoire pour
savoir ce qui, au juste, ne leur a pas plu dans ce livre, c’est quoi le bordel, vous insinuez que je n’ai pas bon goût, que je ne sais pas ce qui est bon pour vous, comment ça vous préférez Le
donjon de Naheulbeuk, ça va pas non ? Ceci étant, c’est la règle du jeu, ça fait partie du service, ça me dérange rarement, et j’essaie dans la mesure du possible de ne pas être vexé. Pour
l’instant on m’a ramené un Rebetiko et une intégrale Sin City. Je me suis dit, pour cette dernière, que ça lui ferait plaisir, à ce jeune adolescent de 15 ans, de voir des filles toutes nues avec
des gros nénés, comme ça, l’air de rien. Mais voilà qu’il me la ramène (la bd, pas la fille toute nue, ça à mon avis c’est pas pour tout de suite, si vous voyez ce que je veux dire), je vois bien
qu’il cherche ses mots, qu’il avait préparé tout un discours, que j’allais bien être obligé de la reprendre. Mais mon regard interrogateur l’a un peu refroidit, et il lui a fallu un moment avant
de me dire que bon, heu, je, heu, en fait j’ai pas du tout aimé, heu, oui voilà.
- Ah bah c’est ballot, et qu’est ce qui ne t’a pas plu ?
- L’histoire
- Oui c’est normal, il n’y en a pas, tout est dans l’ambiance, le graphisme, la
construction tout ça. Et la strip teaseuse. Et de toute façon je peux pas te la reprendre, elle est abîmée (non, pas à cause de la strip teaseuse, enfin j’espère pas, y’a plus de catalogues La
Redoute pour ces choses là ?), je vais être coincé avec, je peux pas la retourner (c’est le CDI, ils sont chiants avec ça, et en plus c’est de la vente ferme), désolé, faudra que tu vives
avec, mais t’inquiète, tu la reliras dans deux ans et on en reparlera.
- Ah. Bon ok.
J’ai aussi tous les gens heureux de leurs cadeaux, la majorité généralement
silencieuse, qui ont fait une farandole géante tournoyant sur elle-même direction ma librairie, pour me remercier d’être aussi chouette. On a fait une bataille géante (aussi) de cotillons, car
c’est ce que font les gens quand ils sont (bourrés) heureux d’être ensemble.
Le dernier Samedi avant Noël, c’est un peu le grand jour avec un J majuscule, celui
qu’il faut pas louper, celui qu’on prépare depuis six mois avec acharnement et avec les représentants pour que chacun ait sa prime et que la mariée (enfin en l’occurrence le père noël) soit belle
et pimpante et qu’elle s’en souvienne pour le restant de ses jours, même si ça signifie devoir danser sur du Mika pour faire plaisir aux demoiselles d’honneur.
Toutes les extravagances sont justifiées, y compris les coffrets complètement
débiles qu’on tente de nous caser sous prétexte que ça sort pour Décembre, c’est bon, on va les vendre, on est censé faire 40% de chiffre en plus, faut bien des machins à présenter, ce serait
dommage de ne vendre que de la nouveauté alors même que tout peut être si facilement recyclé (ça me fait penser à mon repré Media participations qui me dit, le plus sérieusement du monde que au
fait, il faudrait que je prenne 2 000 livres pour cette fin d’année, pour rattraper mon retard par rapport à l’année dernière. De toute évidence, nous n’avons pas les mêmes chiffres, et non,
je vais pas prendre un module avec 100 exemplaires de chaque Boule et Bill, même si ça signifie avoir assez d’oreilles de Bill pour les distribuer dans la rue et enfin rendre ce mois de Décembre
gai comme un cocker sous la neige avec la queue dans la gadoue).
L’année dernière, j’avais fait un samedi de folie, comme chaque année. On court dans
tous les sens, on jongle avec les coffrets, les intégrales, les différentes idées qui nous viennent à l’esprit tant bien que mal (c’est pas simple de passer d’un conseil pour un garçon de 10 ans
qui joue du trombone et n’aime pas le papier à un conseil pour une demoiselle de 40 ans, vieille fille, qui n’aime pas trop lire, et faites attention à ce que dans la bd il n’y ait aucune
allusion au sexe, ça risquerait de la heurter), on fait les paquets cadeau, on a à peine le temps de déjeuner mais on s’en fiche, c’est l’effervescence, les boules de Noël accrochées au plafond
se transforment en boules à facettes, je suis John Travolta avec un pantalon blanc pate d’eph , je fais le grand écart, je n’ai pas peur du ridicule (mais quand même, ça fait mal, un
peu).
Cette année, j’avais briefé mon équipe (ma loutre et mon apprentie, donc) pour que
tout soit au poil, pour qu’elle reste concentrée à la caisse (mon apprentie, j’entends, ma loutre elle a pas le droit d’y toucher, c’est fourbe une loutre) et qu’elle connaisse parfaitement notre
offre de Noël.
- Je veux 0 réassort, compris ?
- Oui m’sieur ! répondent-elles en cœur
- Heu et voilà, fin du briefing, maintenant poussez-vous, faut que je passe le
balai
Mais voilà, je faisais une bonne année, j’ai voulu défier les Dieux de la librairie,
ma croissance les menaçait directement, je me suis vu trop grand trop beau trop soyeux (faut dire que quand je m’imagine dans un costume blanc avec une boule à facettes au dessus de la tête, je
ne peux m’empêcher de me trouver irrésistible), je les ai tutoyés et touché du doigt les étoiles, et ça ils aiment pas. Bref, tel Icare, j’étais parti pour me brûler les ailes et faire fondre mon
fond de teint et m’exploser comme une crotte de cocker dans l’eau. Sauf que, histoire d’ajouter un poil d’ironie à tout ça, les dieux ont décidé de me balancer de la neige à la
figure.
Et du verglas.
Tout plein de verglas.
Et rien que des routes impraticables.
Tout plein de routes impraticables.
Moi-même j’avais l’impression d’être Yoshi sur mon kart, dans ma boutique, à déraper
dans tous les sens, avec la ligne d’arrivée en ligne de mire, allez, encore un petit effort, je sais que je vais y arriver, je sais que les clients vont venir quand même, ils peuvent pas me faire
ça, pas aujourd’hui. Sauf que les dieux ils ont décidé de me balancer une carapace rouge à la face, les Dieux ils aiment pas quand on est devant eux (Browser non plus, d’ailleurs), et du coup ils
trichent. Et il est quasi impossible d’éviter une carapace rouge lancée à pleine vitesse. A moins d’avoir une peau de banane qu’on se met au derrière. Et ça, j’avais pas, en ce
samedi.
Et je me suis ramassé.
Personne n’est venu, ou presque, il reste tout plein de punch et les parents de la
mariée se dépêchent d’embarquer les caisses de Champagne, histoire qu’elles soient pas perdues pour tout le monde.
Bon allez, il reste cinq jours avant Noël, j’espère qu’ils seront pas tous allés
acheter le dernier Asterix chez Carrefour, en se disant que ça ira aussi bien à une vieille fille vierge qu’à un jeune garçon n’aimant pas le papier, franchement c’est pas compliqué le métier de
libraire, pas besoin d’aller au centre ville, bon, ils sont où les chocolats ?
- Bonjour monsieur, vous auriez Les lapins crétins, sur wii, en
occasion ?
- Ah non, je ne fais que de la bande dessinée
- Oh. Et donc vous n’avez pas de jeux videos pour wii ?
- Bonjour, c’est bien ici le numéro xxx ?
- Ah non, ici c’est le numéro xxo, vous cherchez la boutique qui est à 20m sur votre
gauche
- Oh. Et donc c’est pas ici le dépôt des 3 Suisses ?
- Eh non
- Vous êtes sûrs ?
-Bonjour, est-ce que chez vous on peut prendre des photos et les faire agrandir et
les mettre dans un cadre ?
- Je vous cache pas que j’ai rien compris, là
- Est-ce qu’on peut prendre des photos, vous les donner, et que vous les mettiez
dans un cadre ?
-Mais qu’est ce que vous voulez prendre en photo, je comprends
pas ?
-Je sais pas, c’était pour Noël
Voilà, tout ça en quelques heures aujourd’hui. Et je pense qu’on peut
raisonnablement en conclure qu’il est temps de prendre des vacances, pour eux comme pour moi, profiter de la neige qui doit tomber cette nuit pour faire un peu de luge et ramasser des marrons
glacés.
Je vous abandonne donc une quinzaine de jours, le temps de faire cuire ma dinde,
d’ouvrir mes cadeaux et de jouer au Jenga en famille. Et aussi de travailler comme un foufou en tournoyant dans la boutique pour satisfaire tout le monde, car comme chaque année, les gens sont
mal organisés, ils débarquent au dernier moment, tous ensemble, pour faire le cadeau idéal conseillé par moi (‘s’il vous plaît monsieur le libraire qui se cache derrière les cartons (je vous
vois, vous pouvez sortir), sauvez mes fêtes, Noël c’est dans deux jours et j’ai rien à me mettre, mais ça vous n’y pouvez rien, j’ai cru comprendre que vous n’étiez pas un dépôt des 3 Suisses,
par contre j’ai rien à mettre sous le sapin, soyez chic, usez de votre magie pour que les yeux de mes enfants et de la famille s’illuminent à la vue de tant de culture étalée et empaquetée avec
talent’. 'Bon, d'accord, c'est pour qui c'est pour quoi ils ont quel âge et c'est quoi leur couleur préférée et est-ce qu'ils aiment les kiwis?').
Mais nous nous retrouverons.
D’ici là, j’espère que ma luge tiendra le coup, et que vous passerez tous et toutes
des vacances de rêve et que quelqu’un, quelque part, vous offrira soit un yoyo, soit un bilboquet. Soit une Bd.
Les rues sont illuminées, mes voisins utilisent à eux tout seuls les capacités d’une
centrale nucléaire pour faire fonctionner leurs 3 000 lampes de couleur disséminées autour de leur pavillon et pour qu’on soit sûrs de bien voir le faux père noël qui escalade leur façade
(j’en ai vu des mauvaises idées dans ma vie, mais celle-ci doit être dans le trio de tête), il fait froid, les scouts sont quand même en short et ont affuté leurs ciseaux afin de me faire
concurrence côté paquets cadeaux. Concurrence déloyale par ailleurs, moi j’ai jamais marché des heures avec un foulard autour du cou en chantant des chansons à la con, ils sont mieux armés que
moi pour affronter les rigueurs nécessaires à la préparation d’un paquet cadeau bien carré pas froissé tout symétrique avec du bolduc dessus. Si on vous offre des Bds dans un papier un peu
froissé (je m’énerve régulièrement dessus), complètement de travers avec des extrémités pliées bizarrement et sans bolduc (faut pas trop m’en demander), il y a de fortes chances pour que ça
vienne de ma librairie. Félicitations, vous m’avez démasqué. Et si les Bds vous plaisent pas, mettez ça sur le compte des conseils de mon apprentie, ou alors c’est que j’ai pas eu le choix et
qu’on m’a donné une liste. Moi je me trompe jamais pour les cadeaux de Noël. Jamais.
Mon secret, c’est que j’ai le père-noël dans un coin dans la boutique, qui me tient
compagnie et qui joue au bridge (il a toujours une longueur d’avance et a bien compris que le poker ça allait pas durer), assis en tailleur, le dos bien droit pour montrer l’exemple. Et dès que
j’ai un doute sur un conseil, je lui jette un coup d’œil furtif, et s’il me répond par un clin d’œil, je sais que j’ai bon, et je peux du coup lever mon pouce pour souligner notre connivence et
lui dire merci copain.
Oui, je sais, j’arrive à m’inventer des amis imaginaires encore à mon âge, je ferais
mieux de sortir un peu plus, rencontrer des vrais gens, qu’est ce qu’on va faire de moi hein, je veux finir comme ma vieille tante Aline, à qui personne n’a jamais crié de revenir ? Mais
j’ai le sens du sacrifice, j’ai des gens à rendre heureux moi, je veux des sourires dans chaque chaumière au pied de chaque sapin et dans chaque crèche (surtout les ânes). C’est pas le moment
d’aller faire du speed-dating ou de mettre à jour mon profil sur Meetic (c’est devenu ringard au fait Meetic, ou pas encore ?).
Je sais pas si ça se voit, mais je travaille beaucoup en ce moment. Pour de vrai. Le
surmenage, tout ça. J’ai beau me promener peinard en peignoir chez moi, je reste en mode boulot 24h/24, impossible de penser à autre chose. Ce qui est proprement incroyable quand on connait le
pouvoir apaisant du peignoir (franchement je sais pas comment je faisais avant, je restais dans mes habits, c’était déprimant). Et la semaine prochaine, ce sera pire encore. Soyez
prêts.
Bon je lis très peu en ce moment, mais j’ai tout de même réussi à terminer Les
lions d’al rassan. Pas mal du tout, même si j’avais un peu de mal à m’y retrouver au milieu de tous ces noms compliqués et que, quand même, on s’ennuie un peu par moments. J’ai enchaîné sur Le
chien des Baskervilles, que je n’avais jamais lu, et là j’entame La servante écarlate, de Margaret Atwood qui, je le sens bien après 200 pages, est en passe de me réjouir au plus haut
point.
Comment ça, salut toi ? Depuis quand on est intimes ? Et pourquoi elle me
tapote doucement l’épaule alors que je contemple tranquillement ma vitrine pour vérifier que tout est bien en place (y’a pas à dire, le bolduc, ça le fait) ?
De toute évidence j’ai raté un épisode, car là voilà qui se penche sur moi pour, si
j’en crois les conventions en place en France, me faire la bise. Sauf que j’ai pas envie, moi, c’est quoi ce bordel, cette invasion de ma bulle privée à moi qui va de là à là (voir fig.1) et
qu’on a pas le droit de percer, sauf si on est au moins un minimum amis et qu’on partage autre chose que des rapports libraires/librairée. Ce qui, en l’occurrence, n’est pas le cas, mais alors
super pas. Je ne prends pas la peine de vouvoyer certaines personne exprès pour amener un peu de distance dans des rapports qui pourraient s’emballer un peu trop à mon goût (la preuve) pour que
tout ça soit balayé d’un coup de ‘salut toi’ accompagné de mes joues souillées au final. Surtout que vu qu’elle fait facilement une tête de plus que moi (oui oh ça va hein, j’ai aussi des clients
plus petits que moi, je ris pas à leurs dépends pour autant), la distance s’était installée naturellement, moi ça m’allait très bien, qu’est ce qu’il a fallut qu’elle gâche tout avec ces contacts
physiques ?
Car moi maintenant je vais être coincé, si la prochaine fois qu’elle passe je ne lui
fais pas la bise, elle va mal le prendre (remarquez, c’est une solution à peu de frais, rien de tel qu’un peu d’implicite pour rendre les choses intéressantes), mais j’aimerais aussi qu’on ne
prenne pas de mauvaises habitudes. J’avais déjà écrit sur ce sujet, donc je vais tenter de ne pas me répéter, mais en gros j’embrasse très peu de clientes, elles se reconnaitront sur les doigts
de ma main, si j’ose dire. Et elles me lisent, d’ailleurs, donc coucou, tout va bien, vous vous avez le droit, nous sommes copains comme tout, venez dans ma bulle, même si oui, je sais, elle
pique, mais c’est parce que c’est Noël, j’ai pas trop le temps de tailler tout ça (that’s what she said).
Je sais que c’est pas tout à fait comparable, mais si tout le monde faisait la bise
à son boucher et à la dame qui coupe le fromage à Carrefour, le monde n’en serait que meilleur, d’accord, y’aurait des arc en ciel dans les arbres et des loutres à chaque pas de porte, mais ce
serait un sacré bordel et on se bousculerait derrière le comptoir. Surtout que les clients en veulent plus, toujours plus, alors c’est quoi la prochaine étape ? Une tape sur les
fesses ? Même amicale, une tape sur les fesses est on ne peut plus déplacée. Testez autour de vous, vous verrez les réactions (enfin, uniquement sur des personnes que vous connaissez, vous
risqueriez quelques petits soucis judiciaires et baffes-dans-la-gueulesques sinon).
Bon, voilà, génial, elle m’a traumatisé maintenant, le rapport de force est inversé.
Je pourrais faire comme les opossums et tomber sur le carrelage et jouer les morts, en espérant qu’elle hausse les épaules, se dise que oh, tant pis, tourne les talons en pensant que bigre, si
seulement elle avait fait ce premier pas avant, mais pas grave, il reste le mécano de chez Speedy, d’ailleurs ça ferme à quelle heure déjà, une bonne vidange serait pas de refus (oui
je…pardon).
Sauf qu’elle serait capable de se lancer dans un bouche à bouche de réanimation
effrénée. Vais plutôt penser à un plan B, moi.
De temps en temps je sors de ma tanière afin d’honorer quelques invitations de ci de
là, surtout s’il s’agit d’une soirée cocktail organisée par une librairie non concurrente et qui m’est chère, vu que c’est là où j’achète mes romans.
Comme elle se trouve pas très loin de la mienne, de librairie, je n’ai pas non plus
un détour énorme à effectuer, et je peux donc aller me la raconter un peu au milieu de gens que je connais à peine, discuter, me mélanger, rire et observer tout en tenant un verre de champagne
dans la main droite et ma cuisse dans la main gauche (je sais jamais quoi faire de ma main gauche, dans ces cocktails, du coup je la mets dans ma poche, ça me donne de l’assurance). Parfois même
je sors mon harmonica d’un geste tranché et maîtrisé, et je commence à jouer une douce mélodie teintée de blues (c’est le plus simple, faut dire). Mes yeux se teintent de bleu façon Terrence
Hill, mon charisme se transforme en Springsteen et j’ai la conscience sociale d’un Woody Guthrie. Bref, de quoi se pavaner devant moi.
Bon ok, en vrai généralement je reste dans un coin avec un verre de jus d’orange
sans parler à personne, ce qui n’est pas plus mal vu que j’ai une haleine de chips ou de cacahuète. Et après tout, je discute déjà toute la journée de sujets qui ne m’intéressent pas toujours,
c’est pas pour prolonger l’expérience sur mon temps libre de buveur de jus d’orange.
Sauf que parfois, les lecteurs de Bds lisent aussi du roman (ils sont rares, je vous
rassure, vous pouvez rester engoncés dans vos clichés), et que parfois (bis) ils se retrouvent à la même soirée cocktail, et qu’en plus ils me reconnaissent (oh mais vous ici, quelle surprise,
comme vous êtes élégant avec votre main dans la poche, j’aurais aimé y penser avant vous). Je ne suis tranquille et incognito nulle part, c’est pas facile tous les jours d’être une personnalité
locale aimée de tous et de toutes.
Surtout que elle, je ne la connais pas très bien. J’ai son prénom sur le bout de la
langue, mais c’est à peu près tout (Gloria ? Marilyn ? Medusa ? Jessica ? Agrippine ?), je me souviens seulement qu’elle m’achète de l’Héroïc fantasy et du manga et
qu’elle parle beaucoup trop. Lorsque les seules choses dont on se souvient d’une personne sont deux défauts, c’est rarement très bon signe pour la suite de la conversation à venir, car oui, y’a
pas à tortiller, je sens que je vais pas y échapper à cette conversation, je sais m’enfuir lors de situations délicates (‘ah, excusez-moi, faut que je m’en aille, j’en peux plus de toute cette
mascarade, je vaux mieux que ça’), mais je sais aussi être poli et délicat moi aussi.
Et évidemment, que font deux personnes qui ne savent pas quoi se dire et qui ne sont
pas suffisamment intimes pour que les silences ne soient pas gênants ? eh bien elles parlent boulot. Et mon boulot à moi, ce sont les livres, et quelque chose me dit qu’elle l’a bien senti
et qu’elle a fleuré le filon. Forcément, elle me demande ce que je lis, mais sans me laisser le temps de répondre. Elle préfère enchaîner sur ce qu’elle aime elle (allez, c’est de bonne guerre,
qu’elle parle, la petite) et illustrer ses propos avec les livres en question, c’est tellement pratique de les avoir sous la main. Je la laisse discourir, je souris et fais mon homme poli qui
sait écouter une femme quand elle parle d’elle et de ses loisirs (c’est primordial de savoir laisser de côté ses instincts, de temps à autres).
Soudain je comprends ce qu’elle fait : elle joue la libraire du libraire, elle
veut voir ce que ça fait d’être moi, elle s’est mis en tête de me conseiller des livres. Mais pas des vrais livres chouettes qui me plaisent à moi en fonction de mes goûts (de toute façon
j’arrive pas à en placer une), non, des vrais livres moches avec des licornes dessus et des princesses qui savent même pas que c’est des princesses mais qui vont le découvrir bien assez tôt car
va falloir songer à aller sauver la terre un de ces quatre, parce que c’est pas tout ça mais la menace et la prophétie grondent.
‘Je m’y connais bien, je lis un livre par jour’, m’explique-t-elle, mi-fanfaronne
mi-arrogante, afin de me reléguer une bonne fois pour toute au rang de libraire lecteur qui ne saurait pas faire la différence entre un bon livre de fantasy et un mauvais livre de fantasy (non,
je ne m’abaisserai pas à faire de référence à la télé des Inconnus, merci bien). Je pense que moi aussi je serais capable de lire un livre de Fantomette par jour, mais bon hein, l’important c’est
qu’elle y prenne du plaisir et qu’elle se fasse son petit chemin de lectrice bien à elle. Par contre je ne compte pas la prendre par la main et trotter sur ce même chemin, façon Magicien
d’Oz.
‘Je garde tout ça en tête, merci. Ma poche est pleine mais mon verre est vide, je
reviens’. D’accord, je n’ai pas vraiment dit cette dernière phrase. Principalement parce que ça aurait pu être très mal interprété. Et je me refuse à offusquer des jeunes filles, aussi adultes
soient elles, qui rêvent de princesses. J’espère seulement qu’elle ne rêve pas non plus d’être libraire.
A y’est, on est au mois de Décembre. Alors certes, il n’aura fallu que onze mois
pour y arriver de nouveau, et cet éternel recommencement est un émerveillement annuel, mais ça n’enlève rien au fait que ça commence doucement, que c’est parti pour le marathon, que j’ai bien
préparé mes tables et mes pochettes cadeau, ramenez-vous, je suis prêt à déchiffrer vos listes et à tenter de vous conseiller.
Le conseil est un thème récurrent dans ces lignes, pour la simple et bonne raison
que ça fait pas mal partie de notre quotidien de libraire (enfin du mien tout du moins), et que c’est un peu plus rigolo de parler des conseils plutôt que de parler des coups de cutter dans les
cartons et dans les doigts (me suis coupé d’ailleurs tout à l’heure, j’aime pas trop, ça pique et j’ai plus de mercurochrome).
Et du coup, le thème de la note du jour c’est : la thématique. Eh oui. Je ne
sais plus du tout si j’en ai déjà parlé, et là présentement je suis pas super motivé à l’idée de relire tout mon blog juste pour être sûr qu’on ne me reprochera pas de me répéter et d’être
incapable de me renouveler. Je préfère ne jamais me relire, ça vaut mieux. Je préfère laisser passer un peu de temps, tomber sur un de mes textes plus tard et me demander bigre, mais qui est-ce
donc qui a écrit ce superbe texte et qui l’a laissé traîner sur mon ordinateur ? (je fais très bien le naïf ingénu). Bon allez, je me relirai peut-être le jour où je devrai choisir mes 100
meilleurs textes en vue d’une publication chez un grand nom de l’édition, mais si j’en crois mon téléphone et ma boîte mail qui ne vibrent pas, c’est pas pour tout de suite (je fais très bien
Calimero).
Donc qu’entends-je par ‘thématique ‘ ? C’est une excellente question et je
fais bien de la poser, ça va nous permettre d’atteindre poussivement le paragraphe suivant.
J’ai quelques fois, et surtout à la période de Noël, des demandes de conseils
corporatistes ou en rapport avec les prénoms. L’autre jour par exemple quelqu’un me demande ce que j’ai comme Bd sur le vin pour un œnologue. La plus évidente, c’est un manga, et c’est Les
gouttes de Dieu, aussi bancal soit-ce, c’est très précis dans le domaine et c’est du manga qui plaît aux non amateurs de mangas, donc chouette, allez, en deux minutes c’est plié cette histoire,
un sourire, un encaissement, on appuie sur entrée pour valider tout ça et je peux retourner à mes piles de livres. Sauf que non, ça lui plaisait pas l’idée du manga, à la madame, elle avait peur
que ça fasse trop gamin. Du coup elle a pris Happy Sex. Qui fait beaucoup moins gamin. Mais qui n’a rien à voir avec le vin. Les femmes, ça sait jamais ce que ça veut, jusqu’à ce que ça tombe sur
des histoires de fesses.
On me demande rarement des cadeaux pour un petit Bone, ou un Calvin, ou un Ratafia.
C’est dommage, ça me faciliterait la tâche, j’aurais moins d’explications à fournir sur le pourquoi du comment de la qualité de ces Bds. Surtout que, je vous le rappelle, je suis super nul pour
raconter les histoires, et j’en suis régulièrement réduit à conclure mon argumentaire par ‘bref, faites moi confiance, c’est super bien’. Sauf qu’ils sont pas tous psychologiquement prêts à
mettre leur bonheur et leur éducation entre mes mains, comme ça, aveuglément, même si j’ai l’air d’avoir vécu un paquet de temps au milieu des loutres immaculées et que ça c’est un des signes
irréfutables de sagesse universelle.
Bref j’en étais où moi ?
Ah oui, je discutais avec un collègue libraire l’autre jour (coucou), qui me disait
que c’est sûr que c’est rare qu’on nous demande un conseil pour un garçon qui est ninja ou pour une fille avec gros nénés et armure chasseuse de dragons. J’ai trouvé ça plutôt rigolo. Et j’ai
décidé d’en écrire une note. Voilà Voilà. Comme quoi les idées les plus courtes sont pas toujours les meilleures, et comme quoi (bis) ne pas se relire a aussi du bon.
Je mets le bonjour entre parenthèses, car je suis pas bien sûr qu’il a eu lieu, mais
je lui accorde le bénéfice du doute, je suis peut-être simplement fatigué, la journée fut rude, c’est étrange, il faut croire que les gens ont besoin de lire de la Bd en ce mois de Novembre qui
s’éternise, histoire d’oublier que dans quelques jours il va bien falloir acheter un sac à sapin et tenter de défaire la guirlande électrique.
Je lui réponds que je ferme dans précisément 1h et 17 minutes, sauf activité
prolongée indépendante de ma volonté (les derniers clients pénibles qui ne savent jamais que je ferme à 19h et non à 19h30 sont toujours les bienvenus le dernier jour du mois, surtout s’il manque
quelques euros à mon objectif). Et sur ce je le laisse se débrouiller dans la boutique, visiblement il n’a pas besoin de moi, il farfouille un peu partout, tout dégingandé qu’il est, un peu
gauche, non coiffé et s’habillant comme si sa mère lui avait tout organisé le matin sur son lit de la même manière depuis les années 70s (le pantalon en velours côtelé forcément un peu court,
c’est primordial pour que les chaussettes blanches soient apparentes, sinon le cliché n’est que partiel).
Moi de toute façon je suis occupé, j’ai des clients à renseigner, des clients qui
disent bonjour distinctement, des clients qui ont besoin d’être sauvés de la morosité, et ce n’est pas une tâche que je prends à la légère. La preuve, j’ai déjà fait ma déco de Noël. Oui bon ok,
en vrai c’est mon apprentie qui l’a faîte, mais il faut reconnaître que autant elle est super nulle en ordre alphabétique, autant pour accrocher des boules au plafond, elle maîtrise. Je pense que
ça en dit long sur la différence entre l’homme et la femme.
Je suis bien entendu contre la discrimination (autre que sexuelle), et une fois que
j’ai répandu du bonheur dans le cœur de mes clients, je file voir l’homme mystère et je lui demande si je peux le renseigner et s’il arrive à s’y retrouver dans mon organisation pré-Noël par
encore tout à fait au point.
- Hein ? Heu oui c’est bon. Ah dites-moi, vous avez le manga qui sème le
vent ?
Ah ! Chouette, une charade. Je réfléchis rapidement à la signification précise
de cette expression, est-ce qu’il cite du Solaar (peu probable, rapport au velours et aux ourlets qui font pas terriblement back dans les bacs), ou est-ce que ça aurait un rapport avec la
tempête ? Ou parle-t-il d’un manga qui nous souffle sur notre siège ou fauteuil, qui rase tout sur son passage ? A moins que….
- Les vents de la colère vous voulez dire ?
- Oui voilà, j’ai le premier volume
Tu parles d’une charade, c’était juste un titre incorrect, c’est nul. Je préfère
vraiment quand on joue à Motus, Pyramide ou qu’on me donne au moins un rébus.
Je lui apporte donc le deuxième tome
- Et le troisième n’est toujours pas sorti ?
- Dans la mesure où c’est un diptyque, non, pas encore
- Ah ok
Je ne réponds jamais de manière sarcastico-condescendante (enfin j’essaie tout du
moins), sauf quand on est désagréable avec moi et qu’on ne fait pas l’effort de sourire au moins une fois. Honnêtement, si vous voyiez mon air angélique et mes petits yeux qui rient et pétillent,
vous comprendriez qu’il est impossible de ne pas baisser son armure, retirer sa carapace et me prendre dans ses bras en me disant que bon sang je sens bon le lait de palme des îles du Pacifique
(pas faux).
-Et sinon, vous avez du Larcenet ?
J’en profite pour lui vanter les mérites de son dernier, Blast, qui est vraiment
excellent, et face à son stoïcisme je lui indique ses titres chez Poisson-Pilote et les rêveurs
-Ah oui voilà, moi ce que j’aime chez lui c’est Le Retour à la terre. Le combat
ordinaire, j’ai lu le premier, ça m’a suffit
-Dommage que le Retour à la terre soit pas vraiment du Larcenet, c’est co-écrit par
Ferri
- Ah peut-être je sais pas, en tout cas c’est ce qu’il a écrit de
mieux.
- Dans ce cas il vaudrait peut-être mieux aller vers De Gaulle à la plage,
plutôt
- Bof, moi tout ce qui est politique, je laisse ça aux spécialistes, je préfère pas
m’en mêler.
Je sais reconnaître une bataille perdue d’avance, donc j’en rajoute pas, je retourne
derrière mon comptoir histoire de ranger mon bordel. Je tombe sur mes oreilles de Bill, et je tente de visualiser ce client avec, ce qui a le mérite de m’amener dans des contrées probablement
jamais explorées par mon esprit pourtant très dérangé et à l’imagination fertile. Et accessoirement, c’était plutôt hilarant.
A 19h pile, il m’apporte une petite pile de livres (Spirou et Fantasio à Tokyo, Les
vents de la colère 2 et une cartographie du monde de Troy) .Il pose alors les yeux sur le coffret fait par opportunisme et par Dargaud pour Le journal d’un ingénu, de Bravo.
- Vous en pensez quoi vous de cet album ? Moi j’ai jamais eu envie de le
lire
-J’en pense le plus grand bien, un des tous meilleurs albums de l’année dernière, le
prix à Angoulême (entre autres) est justifié, c’est une franche réussite, tout y est, vous pouvez foncer vous serez pas déçu
- Moui suis pas convaincu, je suis sûr que c’est bourré de nostalgie mal placée, que
ça fait pas moderne du tout
Là je sais pas trop quoi répondre, c’est pas comme si j’allais réussir à le faire
changer d’avis, j’imagine que sa question était une pure formalité, je lui fais simplement remarquer que ça se passe juste avant la seconde guerre mondiale, donc forcément pour la modernité au
sens propre on repassera, mais que ça reste de l’excellente bande dessinée comme on l’aime avec tout plein d’ingrédients chouettes et d’intelligence.
- Ouais mais quand même, je préfère pas la lire.
Je vais pas non plus le mettre dehors à coups de savate dans les fesses pour si peu,
chacun a droit à son opinion, aussi peu informée soit-elle. Je lui tends même la main et lui propose une carte de fidélité
- Non merci, je ne pense pas que je reviendrai. Au revoir.
Peut-être est-il de passage, peut-être n’a-t-il pas le droit de sortir de chez lui
tout seul en temps normal, ça j’en sais rien. J’aime bien tenter de comprendre les gens et de leur trouver des circonstances atténuantes, c’est vraiment mon truc à moi. Le plus probable étant
bien entendu qu’il n’a pas été satisfait par son expérience à mes côtés.
On fait vraiment de belles rencontres, en cette saison.
Le complot contre l’Amérique (Roth) : encore une belle réussite du père
Roth que j’aime décidément vraiment tout plein.
Dans le commerce, il est un principe assez élémentaire lorsqu’on souhaite vendre
plus pour gagner plus : la vente additionnelle. Alors oui ok quand on vend des frigos ou des jacuzzis, c’est pas évident, mais en même temps la sensation est pas tout a fait la même entre le
fait d’ouvrir et se plonger dans une Bd et le fait d’ouvrir et fermer un frigo ou plonger dans un jacuzzi (surtout quand il est pas très profond). C’est donc clairement un avantage en ma faveur,
et si c’est fait discrètement sans que la loutre ait l’impression qu’on lui saute à la gorge sans même la faire cuire avant, ça passe tout seul (et la loutre crue, c’est vraiment dégueulasse, je
recommande pas).
Alors y’a la vente pas très discrète :
-QUOI ????? t’as pas lu Machintruc ??? Mais c’est la Bd de
l’année !
- Tu m’as déjà dit ça la semaine dernière à propos de machinchose et celle d’avant
pour machinbidule
-Ouais mais pfiou ouais mais là trop bien vraiment fonce allez je la mets sur la
pile (la Bd hein)
Celle là je la préconise pas des masses, le métier de libraire requiert de la
finesse et de la psychologie. Il faut savoir déterminer quand la pile est déjà trop haute, quand le budget est dépassé, et si le client est encore demandeur ou si au contraire il se demande ce
qu’il fait ici et que décidément il a pas bien fait de passer par le parc. A mon très humble avis, la raison pour laquelle les clients me jettent des fleurs sans épines sur mon passage tout en
mettant en place des banderoles à mon effigie (je suis très bandeau-génique), c’est parce que je suis pas très doué pour l’achat forcé, que j’ai tendance à préférer conseiller une bonne Bd que
trois moyennes, et tant pis si mon taux de retours en pâtit (et aussi parce que je suis très modeste).
Il y a aussi la vente super pas discrète :
- Allez, tu me prends tous les Ric Hochet, tu vas voir, c’est génial, tu discutes
pas, j’en ai justement une série complète dans les bacs (d’ailleurs j’ai que ça, du coup), allez zou, 800€ s’il te plaît, tu paies comment ?
Et puis il y a moi, discretos, comme un pissenlit qui pousse au fond du jardin sans
rien déranger et on dirait pas comme ça mais il est super beau (et jaune) :
-Ouais nan achète pas le Asterix, il est tout nul. Par contre je te conseille le
Zep, il est tout bien.
Et hop, j’épargne mon client et je lui évite d’acheter une Bd 9.20€ qu’il n’arrivera
pas à terminer, et en échange il en prend une à 14.95€ (ça c’est du prix psychologique) qu’il fera lire à sa femme et qui relancera leur couple de manière fulgurante et avec des feux d’artifice
dedans (ou dehors, chacun son truc).
Mais sinon je mise surtout sur le fait que les gens se servent et fassent leurs
propres ventes complémentaires, avec moi qui glande derrière le comptoir. Comptoir évidemment bourré de piles de livres spécial achat impulsif de dernier moment, ‘ah vous connaissez pas La
nostalgie de Dieu et Mon gras et moi ? ouais c’est pas mal, mais je vous conseille plutôt le dernier Asterix.
(oui je sais, la chute est un peu nulle, l’ensemble de la note un peu bancale, mais
j’ai des circonstances atténuantes, et je dédie d’ailleurs cette note à cette circonstance atténuante qui restera anonyme et dans mon petit cœur qui bat)
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