Où avez-vous atterri?

Un libraire se livre (oui bon...). Les doutes, les joies, les peines et les découvertes sans cesse renouvelées dans ce milieu merveilleux.

Ou alors c'est simplement le quotidien d'un mec qui lit des Bds et qui est payé pour ça.

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Lundi 9 novembre 2009

J’aime beaucoup le samedi. Outre le fait que je vois deux à trois fois plus de monde qu’en semaine, que je gagne plein de sous, qu’a priori je n’ai pas de cartons à traiter et que j’ai en ligne de mire un superbe week-end de glandouille en perspective,  eh bien en plus il se passe toujours des choses intéressantes qui me permettent tant bien que mal d’alimenter cet espace qui m’est gracieusement dédié. Je serais encore plus motivé si je me rémunérais, mais à moins d’accepter les pubs hideuses qu’over-blog ont vaguement tenté de m’imposer, je vois pas bien comment j’en retirerais un quelconque profit pécuniaire.

 

Vous avez toujours quelques paumés qui se paument par chez moi, sans trop savoir ce qu’ils font là et qui tentent de s’en sortir par une pirouette (‘ah vous vendez pas d’allumettes ?’), vous avez ceux qui ont réussi à persuader leur famille de venir en ville pour soi disant une promenade, mais qui vont laisser la poussette et la femme dehors en leur proposant de les rejoindre dans le parc plus tard, j’en ai pour une minute, je viens de me souvenir que heu…ouais, je vous rejoins plus tard et enfin vous avez ceux qui se sont levés de bon matin avec pour seul but de faire chier leur monde, de préférence les pauvres commerçants qui n’aspirent qu’à gagner plein d’argent en ce samedi de début de mois, mois qui s’annonce lourd en impositions et en redevance donc bon, mieux vaut faire le plein tant qu’il en reste.

 

Les habitués ne sont pas fous, ils savent qu’ils sont moins tranquilles le samedi et du coup préfèrent venir en semaine. Il est toujours plus appréciable de feuilleter une Bd (si possible avec des nichons tout nus tout fermes dedans) sans qui que ce soit qui jette un œil furtif par-dessus l’épaule (c’est pour ça que je ne prends plus les transports en commun, je ne supporte pas qu’on lise par-dessus mon épaule). Et en plus comme ça ils savent qu’ils peuvent m’avoir rien qu’à eux, que je ne vais pas expédier mes conseils précieux en cinq minutes et que peut-être, si vraiment je suis de bonne humeur et que j’ai fait des rêves étranges et pénétrants la veille (j’ai fait très attention à ne pas faire de coquille sur ce dernier mot), alors peut-être offrirai-je le café, et le libraire sait faire un bon café.

 

Résultat, je vois passer des gens de passage, certains seront irrémédiablement séduits par ma prestance et reviendront le samedi suivant, seront de nouveau subjugués et reviendront cette fois-ci en milieu de semaine, après être partis plus tôt du boulot exprès (là on peut raisonnablement affirmer que c’est gagné, youpi, un client de plus, je vais exploser mes ventes de Futuropolis) et d’autres passeront sans vraiment s’arrêter, sans sentir les fleurs de ma vie, si je puis dire. J’en ai même eu un hier qui visiblement ne sait pas trop comment ça fonctionne, une librairie, et qui s’est directement servi dans la vitrine, m’apportant la Bd au comptoir tout ce qu’il y a de plus naturellement. Je me demande s’il fait pareil avec la langue de bœuf chez le boucher. En même temps, ça prouve au moins que ma vitrine a produit l’effet escompté, c’est toujours ça de pris, j’ai l’impression d’être un as du marketing.

 

De toute façon je ne peux qu’observer et jalouser, vu que moi je ne peux pas baguenauder le samedi, être un passant parmi les passants, faire des bains de foule en apnée dans les magasins de fringues, juste comme ça, car oui, y’a pas à dire, on est mieux dans un magasin trop chauffé que dans l’air du parc trop oxygéné (mais attention hein, je fais le cynique pour jouer les marrants, mais faites pas les cons, venez quand même à la librairie, surtout le samedi. Je m’ennuie moi sinon).

 

 

Bon, rien ne va plus, ça fait quatre jours que je n’ai pas ouvert un roman, c’est le début de la fin. Mais là je m’apprête à lire la suite des aventures de ce cher Walt Longmire (Death without Company, de Craig Johnson), je pense que ça va me remettre sur de bons rails.

Par Le libraire en question
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Mercredi 4 novembre 2009

Ceci est un blog dit littéraire (oui je sais, moi-même ça me fait marrer). Pas de vidéos, pas d’images, très peu d’interaction, pas de ‘oh regardez ce que j’ai trouvé en surfant l’autre jour, c’est hilarant, y’a même des vaches’, pas même un début de contre culture, alors même que j’ai Lipstick Traces en permanence sur ma table de chevet. Bref, y’a des gros pavés, parfois quelques listes (et encore), rien que du austère tout plein malgré le rose de ma prose.

 

Du coup, quand je n’ai rien à dire, je ne peux pas m’en sortir avec un gribouillis de bout de table, une vidéo éculée ou un lien vers un article du monde diplomatique et poster ça en disant que allez, ça fera l’affaire, ils seront contents mes lecteurs, faut pas qu’ils perdent l’habitude de venir me voir et d’écrire des tonnes de commentaires, sinon je vais être obligé de mettre ce logo douteux avec l’arbre et ses racines ou des gros monstres gentils qui mangent accompagné de la légende ‘mon blog se nourrit de vos commentaires’.

 

Mon blog se fait vieux, et moi aussi. A force d’avoir peur de radoter, je préfère ne rien dire, ça m’évite de me chasser la queue de plus en plus vite à longueur de journée (je précise à l’usage de ceux et surtout celles qui souhaiteraient visualiser correctement cette scène et profiter pleinement de l’expérience que procure ce blog que je me compare à un chien tentant de mordre sa queue hein, soyons clairs).

 

Pourtant il m’est arrivé une fois de plus des choses intéressantes aujourd’hui, chaque lever de soleil est un enchantement dans mon quotidien, des marelles se créent sous mes pieds pendant que je trotte sur le trottoir et glisse sur les arcs-en-ciel. J’ai eu une longue conversation avec des clientes bibliothécaires qui m’expliquaient le pourquoi du comment de l’attente de leur budget 2009 (qu’il faudra donc dépenser à la hâte dès qu’il sera voté d’ici quelques jours afin de bénéficier du même budget l’année suivante. Je suis pas super doué en politique budgétaire, mais y’a quand même quelque chose qui va pas dans ce système), j’ai expliqué à mon représentant Dupuis que ben non ça m’intéresse pas leurs fourreaux Largo Winch spécial 25ème anniversaire (franchement, sans déconner…) et j’ai passé une heure après l’heure de fermeture avec une institutrice qui voulait présenter des Bds graphiquement intéressantes à ses élèves afin de faire tout un travail sur l’image.

 

Mais allez faire un truc rigolo passionnant génial sur ces thèmes là vous, c’est pas toujours facile d’être moi.

 

Si je savais dessiner, je ferais une loutre avec un ukulélé devant des Hawaïennes qui se trémousseraient en rythme. Ce serait moitié intrigant, moitié private joke, les internautes afflueraient par milliers et je me retrouverais édité chez Marabout ou Paquet à 1 300 exemplaires (taux de retours de 85%, taux de revente des SP de 100%) et enfin invité au festiblog.

 

Au lieu de ça, j’écris ces paragraphes, la queue entre les jambes (pas sûr de la référence canine pour le coup), et en plus je n’ai plus de chocolat pour aller avec mon café. C’est n’importe quoi ce blog.

Par Le libraire en question
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Mardi 3 novembre 2009

Faisons fi de toute fausse modestie : j’ai beaucoup de qualités. Je ne vais pas en faire une liste exhaustive, je vous laisse la joie de les découvrir au fur et à mesure, mais sachez qu’on y trouve en bonne place l’honnêteté. Je ne sais pas si ça fait partie des 7 vertus capitales, mais en tout cas moi j’en suis fier tout plein.

 

Parfaitement.

 

Ceci étant, c’est vrai (je ne mens jamais, c’est aussi sur la liste). Je ne fais jamais de ‘transactions non officielles’, par exemple. Et pourtant, avec l’occasion, c’est pas l’occasion qui manque (j’ai aussi beaucoup d’humour, je suis super fort en jeux de mots). Mais non, je fais une pièce comptable à chaque fois et code les livres en fonction. C’est monsieur TVA qui est content chaque trimestre, et ça occupe mon apprentie et les stagiaires éventuels.

 

Bon, j’ai déjà parlé de mon honnêteté intellectuelle, donc on va pas revenir dessus, mais vraiment, évitez le dernier Asterix (des fois que…), et remplacez-le dans votre caddie par Rebetiko, de Prudhomme. Certes, c’est pas tout à fait la même chose, ils ne dansent pas de la même manière autour d’un banquet de sangliers, mais le plaisir de lecture est autrement plus intense avec ce dernier. Fin de la parenthèse.

 

Il arrive de temps à autres qu’un client étourdi ne se rende pas compte que deux billets sont collés l’un à l’autre et que donc, par exemple, au lieu de me donner 10€, je me retrouve avec 20. Plutôt que de jouer les fourbes crochus et lui faire croire plus tard que non non, j’ai pas vu de billet par terre, il a dû tomber dans les égouts quelque part, ça pardonne pas ça les égouts, surtout quand il pleut, tiens d’ailleurs ça me rappelle la scène avec le clown dans Ca, justement, mais je te raconterai une autre fois, je sens que c’est pas ta priorité, plutôt que de prendre le billet discrètement, donc, je le lui rends. Grand seigneur. Bon je me renseigne avant pour être sûr qu’il ne s’agit pas d’un pourboire (on ne sait jamais), mais dans l’ensemble je ne rechigne pas à me séparer de ce trésor inopiné. D’ailleurs, de temps à autres j’ai des clients qui, grands seigneurs eux aussi, veulent me donner la pièce et me disent ‘gardez la monnaie’ (généralement quelques centimes), comme si je venais de leur couper les cheveux ou de leur servir un pastis. Je leur explique qu’un centime c’est un centime et que je tiens à ce que ma caisse soit bonne ce soir, sinon c’est le bordel et mon comptable n’est pas content et qu’accessoirement je ne suis pas un scout, j’emballe les livres gratuitement, je ne reverse rien à la croix rouge (comme quoi, je n’ai pas que des qualités). Suffit de voir la qualité du travail, il serait malvenu de demander une quelconque rémunération pour ça (honnêtement, j’ai honte de mes paquets cadeau, même si je me suis grandement amélioré, j’ai pris des cours, j’ai même appris le mot bolduc, c’est dire).

 

Et non content d’être honnête, je suis aussi généreux. Je me demande même s’il ne s’agit pas d’une surcompensation, je sais pas, c’est troublant, on met le doigt sur quelque chose là (‘that’s what she said’). Et donc dès que l’occasion se présente, je fais des cadeaux, et comme je n’aime pas forcément me mettre en avant, je ne vais pas dire haut et fort que regardez monsieur, regardez madame, je vais, sous vos yeux ébahis, mettre un livre offert dans votre sac. Eh oui, parfaitement. Oh, pas la peine de me remercier, c’est normal, c’est dans ma nature, parlez-en autour de vous et n’hésitez pas à revenir. Je le fais donc discrètement, souriant intérieurement à l’idée qu’ils ouvriront leur sac chez eux et que ce sera un peu Noël avant l’heure, qu’ils s’exclameront, les yeux humides, que quand même, quel chouette libraire, quel chouette homme même, la bonté à l’état pur, vite chérie, appelons ta mère pour lui en parler, elle n’en reviendra pas, tant de beauté dans ce monde, j’en suis bouleversé, t’as le numéro de la Croix Rouge ?

Je fais donc le coup avec ce client, qui m’a l’air ma foi plutôt sympathique, et j’ajoute une Bd qui faisait partie d’un lot laissé gratuitement par un autre client (prenez, ça me débarrassera, qu’il m’a dit), toujours avec ce ricanement auto satisfait qui me va si bien.

 

Il sort, visiblement satisfait (je le reconnais à l’au revoir sincère et enjoué) puis revient quelques instants plus tard :

 

- Pardon monsieur, mais vous avez fait erreur, vous m’avez mis un livre en plus, je suis venu vous le rapporter

 

Non content d’être honnête, en plus je suis contagieux. Comme quoi, indépendamment des prix littéraires et de celui du gaz, on peut avoir foi en l’humanité.

 

 

Bon j’ai lu quoi moi ces derniers temps ?

Y’a eu les dépossédés, de Le Guin, qui a encore et toujours des bonnes idées bien traitées et profondes et tout et tout (j’ai préféré La main gauche de la nuit quand même), puis La vengeance du traducteur, de Matthieussent, qui est vraiment un excellent roman, mais un poil ardu et très référencé. Et aujourd’hui j’ai lu Seul le Silence, d’Ellory, qui est super trop bien pour peu qu’on aime les ambiances bien sombres des bas fonds sombres de l’âme humaine sombre.

Par Le libraire en question
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Lundi 2 novembre 2009

Oui je sais, c’est une véritable maladie. Je n’ai aucune intention de me soigner pour autant, mais au moins je le reconnais.

 

Retournons donc à cette histoire de liste, de top des lecteurs, et voyons un peu ce que ça a donné, au final (parfaitement, je me suis tapé toutes les listes, j’ai tout bien mis dans un fichier excel, j’ai fait des stats, des recoupements, vu les tendances, poussé des cris à chaque fois que je voyais un Barjavel quelque part, levé les yeux quand c’était Süskind).

 

Vous avez été à peu près 160 à me donner vos top : de top 5, des top10, des top 30, des top thématiques, des top un peu frime, des top scolaires mais toujours des top sincères et je vous en remercie, ça m’a pour l’instant permis de découvrir tout plein de chouettes pistes de lectures ainsi que de mettre le doigt sur certains d’entre vous qui avez franchement pas très bon goût, mais que j’accueille tout de même les bras grands ouverts car c’est ce que je fais le mieux, la tolérance.

 

Ce qui est frappant, c’est le nombre de titres cités : presque 600. Autant dire que ça m’a occupé. Sur ces 600 titres, seuls 100 ont été cités plus d’une fois. On peut donc raisonnablement affirmer que j’ai un super lectorat de supers lecteurs, même si j’imagine que les plus timides n’ont pas répondu, et qu’une partie de ces plus timides avait sûrement peur des quolibets éventuels (comme si c’était le genre de la maison) et n’ont pas osé hisser haut et fort le drapeau de leurs goûts communs et convenus (d’après eux).

 

On sent tout de même quelques effets de mode : le Zafon et le Mc Carthy (qu’il faut lire, cela dit) notamment, ainsi que Vian, dont tout le monde parlait à ce moment là. Mais dans l’ensemble c’est un palmarès qui est loin d’être honteux et on ne retrouve pas les best sellers du moment. Ce qui est logique. On a les lecteurs qu’on mérite. Et je mérite ce qu’il y a de mieux sur la toile.

 

Bon, et ça manque aussi d’auteurs Nord Américains chouettes (Faulkner, Harrisson, Atwood, Davies, Fitzgerald, Behm etc etc.) mais bon hein, c’est comme ça.

 

Voici tout d’abord les 25 titres les plus cités, dans l’ordre :

 

La horde de contrevent (9)

Damasio

Le monde selon Garp (6)

Irving

Belle du seigneur

Cohen

Alice au pays des merveilles

Carroll

Les liaisons dangereuses

Choderlos de Laclos

Extrêmement fort…

Foer

La route

Mc Carthy

Le guide du routard galactique (5)

Adams

Jane Eyre

Bronte

Malaussène

Pennac

La conjuration des imbéciles

Toole

L'ombre du vent

Zafon

La nuit des temps (4)

Barjavel

L'écume des jours

Vian

La stratégie Ender

Card

Le rivage des Syrtes

Gracq

L'affaire Jane Eyre

Fforde

Le meilleur des mondes

Huxley

La voleuse de livres

Zusak

Fondation

Asimov

Farenheit 451

Bradbury

Haute fidélité

Hornby

Marche ou crève

King

L'échiquier du mal

Simmons

 

On est quand même loin de la bibliothèque idéale de Pivot ou de la liste du Times mais ma foi, ça se tient.

 

Et voici les 22 auteurs les plus cités :

 

Simmons (12)

Barjavel (11)

King

Irving (10)

Damasio (9)

Pratchett

Cohen (7)

H. Murakami

Vian

Adams (6)

Asimov

Auster

Bradbury

Carroll

Choderlos de Laclos

Dahl

Foer

Gary

Herbert

Hornby

Mc Carthy

 

J’avais annoncé par ailleurs (sur cette saleté de Facebook) que j’arrêterais le blog si Barjavel était preums. On est pas passé loin. Et j’ai même pas triché en rajoutant un Simmons de derrière les fagots ou en demandant à ma mère si elle était sûre de pas vouloir participer (elle aurait forcément mis un King). Pour info, 146 auteurs ont été cités plus d’une fois.

 

Allez, j’ai plus qu’à me trouver une nouvelle obsession, moi. Collectionner les épluchures d’oranges, par exemple. Ou alors tenter de lire ces 600 titres. Zou.

 

Par Le libraire en question
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Jeudi 29 octobre 2009

Je m’étais fixé pour objectif aujourd’hui de profiter du fait de ne pas avoir tous les marmots dans les pattes pour faire un poil de ménage. L’équivalent, un mercredi de vacances, de laisser les gosses chez les grands-parents pour prendre le temps, ô joie, de faire une lessive et étendre le linge. C’est sûr qu’il y en a quand même eu un de temps en temps pour venir me demander ce qu’on mange ce soir ou dire ‘je m’ennuie, qu’est ce que je peux faire, y’a rien à la télé et Matéo a cassé ma DS’, mais dans l’ensemble je fus laissé tranquille. C’est mauvais pour les affaires, mais bon pour les nerfs.

 

J’ai commencé par arriver plus tôt à la librairie (autant que l’heure d’hiver soit mise à profit, ça me permet de me voir autrement que comme une grosse feignasse de larve sangsuée à son oreiller) pour passer l’aspirateur et laver par terre. Rien de tel qu’une bonne odeur de javel pour accueillir les clients de bon matin, ça les rassure, ils ne regardent pas la poignée de la porte avec suspicion, ne se demandent pas si quelqu’un a craché dans leur Yop ce matin et se sentent en confiance. Et au moins, pendant qu’ils admirent le sol, ils ne lèvent pas les yeux en direction des araignées (je les garde pour Halloween, quitte à reprendre une fête qui n’a aucune signification pour nous, autant faire le plus vrai possible), tout le monde y gagne.

 

En fait, la boutique elle-même est plutôt propre et bien rangée (et non légère et court vêtue) et prête à accueillir les sélections de Noël et les artilleries lourdes des divers éditeurs qui mettent beaucoup de temps et d’énergie pendant les réunions du lundi matin pour déterminer à quel moment précisément il vaut mieux sortir leurs grosses nouveautés : fin Octobre ? mi-Novembre ? fin Novembre ? Pfiou, on risque d’y passer quelques heures les gars, prévenez vos femmes et arrêtez de mettre à jour votre statut Facebook. Ce qui ne va pas, c’est la réserve. J’y entasse tout plein de trucs en me disant que allez, je les filerai aux clients. Je déteste jeter. J’ai un carton chez mes parents rempli de choses parfaitement inutiles mais qui revêtent, quelque part, une dimension nostalgique et je suis incapable de me résigner à les jeter. Je dois avoir un bout de coquillage ramassé en Floride, un bout du mur de Berlin (bon ok, ça c’est chouette), des brochures de villages attrape touristes du Canada, un vieux Walkman qui ne fonctionne plus depuis des années, un stylo des Knicks qui ne marche plus non plus etc. Et je ne peux m’empêcher de me dire que cette plaquette publicitaire de Murena fera plaisir à un client un jour, autant la garder, je ne vis que pour rendre mes clients heureux, je sers la science et c’est ma joie, comme dirait Disciple.

 

J’ai briefé mon apprentie, je lui ai dit que bon, tu tiens la caisse, sois sage, oublie pas de mettre les achats sur la carte de fidélité et de dire merci et au revoir (ces jeunes, ça peut être très malpoli parfois) et souviens-toi de ce que je t’ai toujours dit : pour être une bonne libraire plus tard, fais tout pareil que moi. C’est pas compliqué comme métier. Et pendant qu’elle tenait la caisse et les clients, j’ai enfilé ma tenue de spéléo, j’ai sorti ma lampe frontale et je suis parti explorer des frontières où la main de l’homme n’a jamais mis les pieds.

 

Zut, je voulais me comparer à un spéléologue célèbre, dire qu’il n’avait rien à m’apprendre, mais je me rends compte que je n’en connais aucun. Celui qui s’en approche le plus serait Haroun Tazieff, c’est dire. Quoiqu’il s’en est mieux sorti que les époux Krafft, mais ça c’est une autre histoire. J’ai beaucoup de tendresse pour ces derniers, d’ailleurs, même si la lave n’a pas tendance à m’attendrir. Il faut dire qu’à la fin du CM2, pour nous aider à passer à notre prochaine étape décisive dans les meilleures conditions possibles (mais on est jamais vraiment préparé pour le Collège. Quoique je vois pas bien pourquoi on nous entraînerait à être balancés sur une pile de cartables ou à tenter de rouler des pelles au pied de l’arbre à la récré), on nous a offert un livre illustré. L’ordre des choix était fonction de son classement de fin d’année, et moi j’étais troisième (eh oui. J’aurais dû être deuze, mais ça c’est une autre histoire). Le livre sur les requins m’est passé sous le nez, mais je n’ai pas pu résister à cette couverture rouge avec un gros volcan en fusion et un Maurice et une Katia au milieu. On ne fait pas toujours des choix très lucides quand on a dix ans, mon instinct n’était pas aussi affûté qu’aujourd’hui.

 

Bref, on sentait bien que j’avais pas fait le ménage là-bas depuis des lustres, je m’attendais même à me prendre un coup de grisou d’un instant à l’autre ou à y trouver un œuf de dodo (ça ce serait vraiment chouette, même si je saurais pas trop comment m’y prendre pour le couver). Mais rien de tout ça, seulement de la poussière.

 

D’ailleurs, comme ils le disent si bien dans ce gros livre (adapté par Crumb, d’ailleurs, faites vous plaisir), je suis poussière et du coup j’y retourne. J’espère que mon fil d’Ariane sera assez long et que le Minotaure n’est pas mort de faim (j’amène un vieux granola retrouvé sous le bureau, au cas où).

 

 

 

The Poet (Connelly). Ça faisait longtemps que j’avais pas lu un polar ‘efficace’ à l’Américaine, c’est pas déplaisant. Mais bon, j’en ai lu un peu trop par le passé pour vraiment l’apprécier. Il y a dix ans j’aurais sûrement adoré.

La fin des temps (Murakami). Toujours aussi chouette, même si la thématique est un peu moins abordable.

 

 

 

Par Le libraire en question
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Dimanche 25 octobre 2009

On dirait pas comme ça, vu que je passe mon temps à raconter les clientes qui me draguent (et qui ont très bon goût, je les en félicite) ou les adolescents qui découvrent la vie, mais mon métier, c’est de vendre des livres. Eh oui. C’est moins impressionnant que médecin du monde ou éleveur de loutres marinières, mais après tout, comme le dit si bien monsieur Drummond : ‘il faut de tout pour faire un monde’ (dont une fille qui pose pour playboy, tourne dans des films érotiques et meurt d’une overdose, un gamin adoptif qui lui aussi s’adonne aux joies des drogues pas toujours douces, et un autre gamin adoptif qui fait un procès à ses vrais parents et qui tape de pauvres femmes sans défense dans le cadre de son boulot).

 

J’ai plusieurs tactiques pour ça, mais il faut quand même que l’acheteur, lecteur, ami y mette du sien. Je fais tout pour le mettre à l’aise, je ne lui saute pas dessus, je le laisse regarder tranquillement les nouveautés, je le laisse patauger dans la boue tiède des sorties moyennes et dans la facilité de ses suites (‘ah tiens le tome 16 de l’Histoire secrète, ça faisait longtemps’), j’ai les yeux qui pétillent d’espoir, je me dis qu’immanquablement chaque client ira voir mes coups de cœur, me les apportera au comptoir, et un dialogue se nouera et je leur expliquerai que oui, parfaitement, il faut lire Immergés et que non, ça ne convient pas à un fan du donjon de Naheulbeuk (rien ne convient à un fan de ce machin, de toute façon (je parle bien de la version Bd, pas de la version audio, cette dernière présentant un semblant d’intérêt, elle)), que oui le Happy Sex de Zep est très drôle et non Titeuf c’est pas vulgaire, contrairement au dernier Asterix.

 

Bon, c’est sûr que je suis plus heureux et enthousiaste lorsque je vends un livre qui me plaît particulièrement, c’est la joie et la fête du partage culturel avant même Noël, mais il faut aussi que je colle à mon public (si je puis dire), enfin à ma clientèle, et que je leur propose des livres qui leur donneront envie de revenir me voir et m’apporter une pomme bien rouge en début de semaine et des chocolats pour le nouvel an. Pour ça, il faut prendre le temps de discuter, de montrer qu’on ne propose pas non plus n’importe quoi, qu’il y a dans ce magasin une charte de qualité, que je ne suis pas là pour vendre une assurance périmée et me barrer avec la caisse. Non, moi je fais dans l’empathie, je me mets dans les mules du lecteur et je partage ses souffrances face à un scénario et des dialogues mal écrits ou une fin complètement nulle. Alors que ce devrait être le son du tiroir caisse qui résonne dans ma tête tous les soirs lorsque ma tête s’affale sur mon oreiller en plumes d’oies choisies main par des producteurs du Nicaragua, c’est plutôt les NOOOOOOON POURQUOIIIIIIII ???? criés par ces lecteurs malheureux qui se demandent encore pourquoi ils m’ont écouté moi en prenant mon coup de cœur plutôt que suivre les conseils de leur voisin qui leur affirmait que Arctica est une bonne Bd (et il en sait quelque chose, leur voisin, c’est un fan de Bds, il les achète toutes à la Fnac et en a plus d’une centaine).

 

Ah tiens, je viens d’écrire tout un paragraphe pour me jeter des pétales de roses fraîches et expliquer que je ne conseille pas n’importe quoi, que j’ai une sensibilité à fleur de peau (fraîche elle aussi) qui ne supporte pas de rendre les gens malheureux en lecture. Alors qu’à la base j’étais parti pour écrire sur le fait que les clients n’achètent plus de tomes un, qu’ils se méfient de ces séries qui ne se terminent jamais, soit parce qu’elles s’allongent dans le temps, laborieusement, soit parce qu’elles sont abandonnées, laborieusement aussi (et honteusement souvent). Et que c’était très frustrant pour moi de ne pouvoir défendre convenablement une nouvelle série qui mériterait d’être un peu mieux mise en avant plutôt que de connaître quinze jours de gloire relative avant d’être reléguée aux cartons froids des retours sous prétexte qu’il faut faire de la place pour le nouveau Blake et Mortimer (alors attention hein, je défends quand même les petits chouettes, mais je crains qu’il manque de place dans ma salle de bal pour que je puisse faire danser aussi la petite jeune toute simple sans prétention qui ne se démarque pas et qui est déjà heureuse d’avoir été invitée et qui n’a simplement pas choisi la bonne robe pour être remarquée sous le stroboscope (ah oui tiens, c’est une idée ça, un stroboscope dans la librairie)).

 

Mais je radote, tout ça j’en ai déjà parlé précédemment, mais une piqûre de rappel pour ceux qui ne me suivent pas depuis le début peut avoir ses avantages.

 

Bon, voilà qu’arrive un client, j’espère qu’il fera vite, ça fait théoriquement dix minutes que j’ai fermé et je commence à avoir faim, c’est pas comme si c’était déjà l’heure d’hiver. Allez, qu’il prenne ses suites, je l’encaisse et hop, à moi on placard rempli de victuailles appétissantes (aussi connues sous le nom de ‘pâtes’).

 

‘Bonjour, vous pensez quoi vous des Aigles de Rome ?

Zut, piégé.

Les pâtes attendront, j’ai la culture à sauver.

 

 

La physique des Catastrophes (Pessl) : oui c’est un très bon roman, la demoiselle maîtrise clairement, mais je ne puis m’empêcher de trouver l’intrigue un peu téléphonée et bancale et penser que les personnages manquent de profondeur. Mais bon hein je chipote, c’était quand même très chouette, très générationnel néanmoins (et j’ai préféré Le maître des illusions dans sensiblement le même genre)

Par Le libraire en question
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Jeudi 22 octobre 2009

Ça fait maintenant 32 ans que je vis avec moi-même, et je suis donc habitué à faire tourner les têtes sur mon passage (alors même que je ne porte jamais de jupes) et à m’attirer les faveurs de la gente féminine. C’est comme ça. J’ai un charme fou, j’y peux rien, c’est génétique.

 

Pour me protéger de cette ferveur et cette folie hormonales, je me suis construit une petite carapace confortable dans laquelle je me terre en permanence, équipée d’œillère géante. Ça me permet de passer des journées sereines, sans que je sois constamment sur le qui-vive à me demander qui sera la prochaine à en vouloir à l’intégrité de mon corps parfait de libraire parfait et huilé (bon ok, ça non).

 

Ce qui fait que régulièrement je ne vois pas les signaux qui me sont envoyés. Enfin sauf quand ils me sont envoyés d’Ibiza avec paire de seins nus sous les yeux, là ça fait son effet, j’ai beau avoir une carapace aux bords duveteux, je n’en suis pas moins homme et nu en dessous.

 

Enfin là, quand même, je me méfie un poil, car à chaque fois qu’elle passe, j’ai bien l’impression qu’elle tente de me faire du charme. Je me soupçonne de refouler tout ça, mais il est des signes qui trompent pas :

 

-Trop de maquillage, notamment au niveau du mascara

- Trop de décolleté, notamment au niveau des tétons et du ventre (ce sont deux signes très forts)

- Des yeux qui papillonnent au vent des effluves de parfum trop fort

- Ces mêmes yeux qui regardent droit dans les miens, qui eux sont fuyants comme si leur vie en dépendait (mes yeux sont très conscients du danger qui les entoure, bien plus que moi).

 

Mais moi je ne me méfie pas assez, je suis un gentil, je mets les gens à l’aise, je suis un monsieur loyal, mais sans la galerie de monstres et sans les trapézistes qui s’écrasent dans la poussière et un bruit sourd. Je lui pose donc les questions d’usage qui n’en sont pas moins sincères, le boulot, les études, sa maman récemment hospitalisée etc etc. Elle doit prendre ça pour un feu vert géant, après tout c’est pas tous les jours qu’un libraire connu s’intéresse à vous, je peux comprendre les bouffées de chaleur.

 

Elle me donne sa liste de mangas, comme d’habitude, et comme d’habitude je suis chargé de la compléter.

 

-Tu la remplies bien hein, me dit-elle, avec un clin d’œil.

Ne surtout pas relever, ne surtout pas faire d’allusions, ne pas montrer qu’on a compris le double sens, rester professionnel, concentre-toi sur tes étagères, allez, tu peux le faire.

-Ah par contre celui-là j’en ai plus, je vais te le commander

-Oh t’es vraiment méchant avec moi. Pas vrai que t’es méchant ?

-Heu à vrai dire, pas vraiment. Bon je te le commande. Ensuite…

Je poursuis donc sa liste, je comble les trous, et à la force du poignet je parviens à la fin.

 

- Y’a eu des nouvelles séries intéressantes sinon que tu me conseilles ? me demande-t-elle limite en me caressant la main (ça c’est un signe fort. Je vous donne le tuyau, des fois que vous seriez timide et encarapacés. Si une fille vous caresse la main du bout des doigts, nonchalamment, en battant des cils et du décolleté, généralement c’est que la voie est libre et consentante).

 

Je lui en présente une en particulier, qui visiblement à l’air de lui plaire puisqu’elle me dit :

- Tu peux me la mettre, s’il te plaît ?

Ne surtout, surtout, SURTOUT pas relever, c’est une question de sûreté nationale.

 

Je déteste citer le Splendide, non pas que je n’aime pas, mais il faut tout de même reconnaître que j’ai un humour beaucoup trop sophistiqué pour qu’il s’abaisse au niveau de la masse plus ou moins populaire et persuadée que c’est original de citer soit l’intégralité des Bronzés 1 & 2 (‘facile à dire Scusi’ et ‘merde, mes pompes’ (même si cette dernière, je l’aime beaucoup)) soit le père noël est une ordure à la moindre occasion. Ceci étant, à cet instant précis, la seule phrase qui me venait à l’esprit était ‘Pas là, non’.

 

Mais je me suis retenu.

C’est important, de se retenir.

 

 


Ps : Je ne peux m’en empêcher. Toujours est-il qu’aujourd’hui sort un nouvel Asterix. Bon. Voilà. Moi j’espérais un petit album sympa avec quelques sourires à la clef et un petit peu, même de très loin, de cet esprit de Goscinny dedans. Mais en fait non, super pas. Uderzo en à fait un Asterix guimauve aux dialogues éculés et à l’esprit Bisounours. Encore raté.

 

Par Le libraire en question
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Lundi 19 octobre 2009

Je me souviens distinctement un jour avoir expliqué que j’aimais beaucoup conseiller nos chères têtes blondasses. Que ça faisait partie du plaisir d’être libraire, de se dire que grâce à nous ils allaient vivre des épopées magistrales dans les bras de pages écrites avec talent (dans le meilleur des cas), que c’est quand on est enfant qu’on se forge son identité de lecteur, qu’on sera plus ou moins marqué et qu’on pourra, vingt ans après, participer aux soirées gloubiboulga en affirmant que mais ouais, Harry Potter, vous vous souvenez, c’était trop bien, je les avais lus en anglais à l’époque, je comprenais rien mais je m’en fichais, suffisait d’aller voir les films après (et vous vous souvenez quand on lisait des mangas ? n’importe quoi franchement, heureusement qu’ils ont été interdits).

 

Je devais être délirant ce jour là, trop de fièvre, trop reniflé de pollen et de pissenlits (faut dire que c’est tentant (enfin les pissenlits aux fleurs blanches hein, pas les fleurs jaunes, n’allez pas renifler ça)). En fait ce que je voulais dire c’est que j’aimais conseiller les parents. Ne jamais passer en direct avec les mômes. Il est beaucoup plus simple de convaincre une mère de famille que Calvin & Hobbes est la meilleure Bd de l’univers, que c’est pile ce qu’il faut pour l’épanouissement de son enfant, qu’il la lira, la relira, la rerelira et, s’il a de la chance, sera aussi beau et fort que moi. Si je montre cette même Bd à l’enfant en question, avec les mêmes arguments, il va faire la moue, se dire que c’est trop nase un tigre en peluche et tout ce noir et blanc, et me demander si j’ai pas l’élève Ducobu, plutôt ?

 

Arrive au comptoir une mère de famille tout ce qu’il y a de plus charmante et propre sur elle, accompagnée de son morveux de fils, mais ça je le savais pas encore, je le trouvais innocent et mignon, à la base, avec ses grosses lunettes et son air de gentil qui fait ses devoirs tous les soirs sans même qu’on ait besoin de le menacer de lui couper son abonnement à Dofus.

 

- Pitchoune ici présent sort de l’hôpital et je voudrais lui acheter un manga ou une Bd, m’annonce la mère attendrie

Je regarde la carte de fidélité, je lui annonce qu’il est à jour dans ses séries mais que c’est pas grave, on va bien trouver autre chose, c’est ma spécialité. Visiblement, il aime les grandes aventures, l’humour et la magie. L’originalité à l’état pur. Je lui propose donc Fairy Tail, One Piece, Yakitate, séries qui ont fait leurs preuves auprès de mon public et qui correspondent pile poil a priori à ses goûts.

 

Bon, je le sens pas super convaincu (j’ai un sixième sens pour ça, notamment quand ils font une grimace en baissant les yeux). Je lui demande donc ce qu’il a envie de lire et ce qui ne lui plait pas dans cette sélection, histoire d’avancer un peu et de peaufiner.

 

- Je voudrais un manga sur la seconde guerre mondiale.

Ah.

On me l’avait jamais faite celle-là. Enfin si, mais pas à onze ans. Je lui explique que oui, certes, heu, ça j’ai, mais rien qui va franchement le passionner, à moins d’avoir une prédisposition à la dépression chronique et de vouloir lire Gen d’Hiroshima.

-Une Bd sinon

Ah.

Oui, certes, là au moins y’a un peu plus le choix. Je me creuse un peu la tête, j’élimine les Bds qui contiennent de la nudité à tire larigot (ça en fait un paquet), je lui en montre deux ou trois sans trop de conviction, sachant pertinemment qu’à tous les coups lui il veut des histoires de batailles, du tacatacatac, des bombardements, des héros et, s’il a un peu de chance, des infirmières.

 

Et soudain, puf, l’idée de génie, l’illumination, j’ai exactement ce qu’il lui faut : le Spirou d’Emile Bravo. Haha ! Enfin ! De l’aventure, des méchants Nazis, des gentils grooms, une légère histoire d’amour, un écureuil, tout y est. Je lui sors le sésame, tout fier de moi et je commence à lui raconter l’histoire avec enthousiasme et professionnalisme.

 

-Alors ? ça te dit ? ça a l’air super hein ? non ? Prix à Angoulême et tout et tout, non vraiment, c’est le choix idéal, allez, je t’en mets combien de kilos ?

-Bof, j’aime pas Spirou

-…

-Vous auriez pas une Bd sur la guerre éclair ?

- Non, rien sur la BlietzKrieg non ne (faut que je lui montre quand même que moi aussi je peux l’étaler ma culture)

- Une Bd sur Retour vers le Futur alors ?

- J’ai bien les Chrono Kids, mais quelque chose me dit que quoique je propose, ça t’ira pas.

Bon ok, là je suis plus très sympa, mais j’avais la mère de mon côté, qui me regardait l’air de dire qu’elle était toute désolée, que si ça ne tenait qu’à elle, elle aurait pris One Piece et qu’ils seraient déjà à la boulangerie en ce moment même à tenter de choisir entre un croissant et un pain au chocolat (‘vous en avez en forme de tanks ?’).

 

J’ai sincèrement tenté de trouver la Bd idéale qui le rendrait heureux pendant au moins trente minutes, jusqu’à ce qu’il se demande pourquoi diable il est en train de lire une Bd sur la guerre alors qu’il a des dindes dans son enclos. Mais faire face à un esprit de contradiction virulent n’est jamais chose aisée, et c’est souvent le cas avec les enfants quand ils ont quelque chose de très précis en tête. Et je sais pas, ils doivent partir du principe que si un mec barbu qui vend des livres pour gagner sa vie la conseille, c’est forcément un peu nase, qu’à tous les coups je sais même pas ce qu’il se passe dans l’épisode 120 de Shippuden (ils ont pas tort).

 

Finalement, exaspérée (et qui ne le serait pas ?), la mère est repartie avec le tome 1 de l’intégrale de Calvin & Hobbes, qu’elle a aperçue du coin de l’œil et qu’elle s’est souvenue avoir lue à la bibliothèque un jour. Excellent choix. En espérant qu’il la lira autrement qu’à reculons.

 

 

Les liaisons dangereuses (Choderlos de laclos) : alors oui certes c’est très bien, j’ai conscience de toutes ses qualités (et j’aime beaucoup la fin), mais y’a pas a dire, je préfère le contemporain (le XXème, on va dire).


Par Le libraire en question
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Jeudi 15 octobre 2009

C’est pas plus mal que je reste anonyme, ça vous évite de venir en pèlerinage et de constater par vous-même le champ de bataille qu’est la librairie en ce moment. Franchement pas de quoi s’user la sandale sur les chemins escarpés de la foi en moi.

 

J’ai pourtant une stagiaire et une apprentie pour me prêter main forte cette semaine, mais je sais pas pourquoi, je m’en sors pas. Y’en a partout. Des piles par ci, des colis par là, des cartons vides, des cartons pleins, le nouveau Zep, le Brunetti (qui est une expérience à lui tout seul), une plv qui traîne, des retours en retard, des retours à jour mais des distributeurs en retard et je crois que j’ai aperçu une araignée tout à l’heure (je suis un patron gentleman, je me refuse à demander à l’apprentie de faire le ménage. Je m’en occupe moi-même. Très mal. La preuve. Note pour plus tard : apprendre à déléguer le ménage, une femme avec un balai ne signifie pas forcément que je suis un macho sans cœur qui n’a pas évolué et qui n’a jamais accepté qu’on leur accorde le droit de vote (n’empêche qu’on m’ôtera pas de l’idée que hein, bon)).

 

C’est une preuve de plus, si besoin était, que j’aurais fait un très mauvais soldat. Je n’ai a priori aucun problème avec l’autorité, si ce n’est que j’aime pas trop qu’on me gueule dessus, surtout avant midi (c’est mon heure psychologique, avant midi je suis pas opérationnel, et j’ai cru comprendre qu’à l’armée c’était un peu l’heure de pointe et qu’il valait mieux être alerte entre 6h et 12h. Trop peu pour moi. Moi je dors. Dormir c’est un peu l’avenir). Par contre j’ai un problème avec le fait d’être forcé à crapahuter alors que j’en ai pas forcément envie, que mon sac à dos est trop lourd et que franchement les trous qu’on nous a fait creuser sont pas super confortables, surtout alors qu’on pourrait tranquillement aller ramasser des fleurs au milieu des daims et des hiboux (qui eux ont tout compris à la vie, d’ailleurs. Tentez de leur faire creuser des trous alors qu’ils ont faim, ou d’organiser un concours de pets, vous verrez le résultat).

 

Je suis passé très près de cette expérience qui doit forger votre vie, vous guérir de votre misanthropie et vous faire passer votre permis : le service militaire. Je suis né en 1977, et j’étais donc éligible. Chouette. Manque de bol, j’ai fait des études, et suite à ces études (brillantes) j’ai décroché un CDI (brillant) qui m’a valu de rater la caserne (terne). Ballot. Peu de temps après, je recevais un courrier de Mr Jospin qui  m’informait que à y’est, c’est bon, pas besoin d’aller jouer les déménageurs pendant dix mois, ils ont ce qu’il faut pour leur armée de métier, restez à travailler, vous êtes libres d’être aliéné, merci de votre attention. J’ai quand même eu droit aux trois jours, qui ont pour seul mérite de regorger d’anecdotes à raconter au coin du feu quand on se fait vieux et qu’on ne sait plus quoi dire à ses petits-enfants (‘je vous ai raconté la foi où un lieutenant m’a demandé le plus sérieusement du monde si je songeais à m’engager ?’ ‘non, mais raconte-nous encore l’histoire des livres en papier, ça existait vraiment ?’). C’était le 3 Juillet 1998, en pleine effervescence peinturlurée sur les visages des femmes de France qui réclamaient une victoire en coupe du monde (ce que femme veut…). Mais je vais pas en dire plus, sinon on va encore m’accuser de plagier Jaenada, qui a déjà brillamment raconté ses trois jours à lui dans la nouvelle Les brutes (foncez dessus).

 

Ah lala, je sais pas d’où me viennent ces clichés de l’amour pas la guerre, flower power, scooby-doo et tout et tout. Probablement de la commémoration de Woodstock et du fait que j’écoute Crosby Stills Nash (&Young) en boucle depuis deux jours. Toujours est-il que je passe mon temps à battre des ailes en dansant dans la librairie, une pâquerette dans les cheveux (l’alternative m’allait beaucoup moins), à sauter à cloche pieds plutôt que de m’occuper des tranchées. Je suis à deux doigts de m’habiller en toge, ça m’a l’air très confortable et ça flotte bien au vent. Voyons voir s’ils en ont sur ebay…

 

 

The graveyard Book (Gaiman) : première fois que je lis un de ses romans, et je suis pas déçu.

Le pouvoir du chien (Savage) : pfiou, ça c’est du roman. Très bien écrit (et traduit par Pierre Furlan), de l’intensité en veux tu en voilà, des grands espaces, l’ouest américain parfaitement rendu, une vraie excellente étude psychologique des personnages. Bref, chaudement recommandé.

Par Le libraire en question
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Lundi 12 octobre 2009

Je l’ai déjà évoqué quelques fois ici et par ailleurs : je ne bois pas d’alcool. C’est comme ça. Pas une goutte. Et rien à voir avec la religion (c’est généralement la première réflexion à laquelle j’ai droit lorsque je me mets tout seul à l’écart en expliquant que non merci, pas de rhum dans mon coca, je le bois pur, je suis un puriste) ni avec un quelconque problème d’alcoolisme passé (c’est la seconde réflexion à laquelle j’ai droit, au moment où j’explique que non, désolé, je ne trinquerai pas, mais le cœur y est, je suis sûr que leur mariage sera heureux même si je n’ai pas de coupe de champagne à brandir en l’air).

 

La raison est tout simplement psychologique. Au départ, c’était simplement parce que je ne supportait pas d’être barbouillé pas bien avec l’estomac qui gémit et j’ai donc décidé que le plus simple, c’est d’éliminer tout ce qui pourrait entraîner cet état de fait. Dont l’alcool .J’ai  hésité à éliminer les femmes aussi, anxiogènes s’il en est, mais finalement ce fut trop compliqué, je suis humain après tout, il est des tentations auxquelles je ne puis échapper, surtout quand elles me courent après, chacune leur tour, insistant pour que je partage au moins leur lit. ‘On peut se passer du stress, mais pas des gonzesses’ est mon slogan préféré. De toute façon, ça ne change pas grand-chose, je suis au moins autant désinhibé en ne tournant qu’au coca (mais du vrai de vrai, cela dit, pas du light ou du zero ou de l’ersatz breton) que mes congénères qui, même passée la trentaine, sont persuadés que pour vraiment bien rigoler, rien de tel que de se murger (je suis très fort en slogan, c’est mon côté chef de publicité).

 

D’ailleurs, il est toujours intéressant lors d’une soirée ou d’un thé dansant d’être le seul à ne pas boire, on observe tout plein de comportements étranges et en plus, tout comme Schwarzy, on se sent en phase avec la femme enceinte, et on comprend mieux pourquoi elle fait constamment semblant d’être fatiguée et demande à monsieur de la ramener de suite à la maison, c’est bon, tes potes c’est vraiment des cons, j’avais jamais remarqué, c’est eux ou moi (elles ne risquent pas grand-chose, on quitte rarement une femme enceinte, ou alors vraiment au tout début, quand on a encore l’excuse de dire que ça se voyait pas, qu’on pouvait pas savoir et que heu oui bon allez salut). Et après on se demande pourquoi je ne sors presque plus…

 

C’est bien gentil de s’être désintoxiqué, mais maintenant je suis un peu fou, un peu frapagougou, et je suis persuadé que la moindre goutte d’alcool me rendra malade. Et ça on veut pas. Rien que l’idée qu’il y ait de l’armagnac dans la sauce cocktail que j’ai achetée avec amour, ça me rend dingue (ils peuvent pas le mettre en gros sur l’étiquette non ?). Il n’y a guère qu’avec le vinaigre que je fais une exception, mais c’est parce que je suis un peu une gourdasse, j’avais jamais fait attention que c’était alcoolisé, et résultat mon corps y est habitué et ne s’en plaint pas. J’espère que ça remplacera le verre de vin quotidien qu’il me manque et que je vivrai super vieux grâce à ça. Ah si, j’ai fait une autre exception à ma règle immuable le jour où mes amies (oui, au féminin, elles se reconnaîtront, et je les aime, coucou) ont superbement concocté des noix de saint jacques flambées au Whisky, et que j’ai déclinée dans un premier temps, avant de me raviser face à leurs regards courroucés d’amies qui veulent bien être compréhensives, mais t’es gentil, tu sais combien ça coûtes des noix de saint jacques, tu veux pas non plus des pâtes à la place tant que t’y es ? Surtout que oui, je sais bien que quand c’est flambé, y’a plus d’alcool. Mais y’en a eu. Et ça suffit à mon cerveau dérangé pour tirer la sonnette d’alarme. Il est super grave, mon cerveau, vivement la psychanalyse, que je comprenne un peu tout ça, et qu’on m’explique ce qui m’est arrivé, au juste, quand j’avais quatre ans et qui fait qu’aujourd’hui je suis libraire d’images.

 

Et donc l’autre jour débarque ce jeune homme jadis fringant et désormais titubant…mais je ne puis en dire plus, il faut d’abord que j’en parle à ses parents (qui me lisent (coucou (ça fait longtemps que je vous ai pas vus))), pour être sûr qu’ils ne prendront pas mal le fait que je dévoile à la France entière cette anecdote peu reluisante pour la jeunesse de notre pays.

 

Je vais, à la place, raconter l’anecdote d’un adulte tout aussi imbibé, et qui lui n’a pas l’excuse du manque d’expérience et de l’embrigadement fortuit.

 

-Bonjour monsieur, je voudrais un renseignement sur une de vos affiches que je vois là

-Oui bien sûr, répondé-je en tentant de ne pas trop inspirer, histoire de ne pas me retrouver soûl passivement, laquelle ?

- Celle de Bugs Bunny en Egypte, devant les pyramides

-Heu ça j’ai pas, vous êtes sûr ?

-Oui oui, venez voir

 

Et là il me montre une affiche avec effectivement Bugs Bunny (oui bon ça va, je vends ce que je veux, d’abord), mais sur le Mont Rushmore. Ce qui n’est pas tout à fait pareil. Mais bon, à 3 grammes, je peux pas trop lui en vouloir, on ne peut pas être super calé en géométrie en toute circonstance.

 

Je lui prépare son affiche, et là il s’arrête devant les mangas, et me dit que tiens, ça fait longtemps qu’il en a pas lu, qu’il va en prendre un pour son neveu (logique).

-Je vais vous prendre celui là devant, Biomega, j’aime bien le dessin de la couverture.

-Mais il a quel âge votre neveu ?

-heu douze ans je crois

-Parce que bon, c’est pas franchement pour cet âge là, vous voulez pas que je vous conseille quelque chose de plus approprié ?

- Non non ça ira très bien

-Par contre là c’est le tome 3, il vaudrait mieux au moins commencer par le début

-Oui ok

 

Je lui sors donc le tome 1, pas franchement convaincu, mais je ne peux pas non plus sauver la planète tout seul, il faut aussi que la planète, parfois, fasse un pas en avant.

 

-Ah mais c’est rigolo, le tome 3 est à 3€, ajoute-t-il, et le tome 1 est à 1€. C’est malin.

-Oui non c’est pas le prix monsieur, c’est le numéro du tome que vous voyez sur la couverture

-Ah

- Eh oui

-Bon

 

Voilà, c’était mon billet de prévention contre l’alcool. Je pense avoir été convainquant. La semaine prochaine, retrouvez mon pamphlet contre le port de manteaux en fourrure de loutres.

 

 

La chambre aux échos (Powers) : alors oui ok, c’est très bien écrit/traduit, y’a pas à tortiller, le gars il sait raconter une histoire. Mais pfiou, que c’était chiant. Je n’ai rien contre les tranches de vie, y compris quand il ne se passe pour ainsi dire rien, mais il faut dans ce cas au moins des personnages intéressants. Là on en est loin. Donc à moins d’être passionné par les considérations neurologiques, je vous conseille de vous épargner ces 700 pages.

Par Le libraire en question
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